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Etat, démocratie et travail en France et en Allemagne

6 min
À retrouver dans l'émission

Michèle Dupré , Olivier Giraud et Michel Lallement (dir.) : Trajectoire des modèles nationaux. Etat, démocratie et travail en France et en Allemagne (P.I.E. Peter Lang)

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On le voit encore aujourd’hui, où l’Europe est suspendue à la décision que doivent rendre les juges de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe concernant le Traité instituant le Mécanisme européen de stabilité, l’Allemagne focalise tous les débats de l’Union ou presque, et les relations franco-allemandes apparaissent comme une sorte de modèle réduit de la construction européenne, avec les tensions entre le Nord et le Sud du continent. Dans cet ouvrage collectif, des sociologues mais aussi des économistes, des historiens, et des chercheurs en sciences politiques examinent en détail et comparent les modèles sociaux et politiques des deux pays dans une perspective dynamique, et ils apportent de l’eau au moulin de l’opinion, souvent abusée par des déclarations superficielles et démagogiques sur la supériorité du modèle allemand. S’il est vrai que l’Allemagne affiche un taux de croissance à faire pâlir d’envie un gouvernement socialiste, il est erroné de prétendre que le moindre coût du travail en est la cause principale. Si l’économie allemande est performante, c’est avec un coût du travail sensiblement identique mais grâce à une industrie puissante – 25% du PIB contre 14% en France – ce qui a fait de l’Allemagne jusqu’en 2010 où la Chine lui a ravi le titre, le premier exportateur du monde le modèle économique s’appuie également sur un fort potentiel d’innovation, un secteur où l’Allemagne a beaucoup investi , allant jusqu’à y consacrer aujourd’hui 2,8% de son PIB contre 2,2% en France, la France qui dépose trois fois moins de brevets qu’elle.

Comme l’indique son titre, les différentes contributions de cet ouvrage abordent les domaines du travail, de l’emploi, des relations professionnelles et de l’action publique en termes de dynamique ou de « trajectoires » des modèles nationaux, une notion à la fois polysémique et polémique dans le champ des sciences sociales, car le « modèle », qui plus est national, a tendance à isoler et à figer des variables qui n’ont d’efficacité qu’en raison de leur insertion dans une structure d’ensemble. C’est pourquoi la première partie du livre interroge la validité de la notion de « modèle national » dans le champ de la sociologie du travail, ainsi que l’inspiration intellectuelle et politique qui lui a donné forme en France comme en Allemagne, alors que la deuxième partie brosse le tableau des principaux éléments des modèles respectifs des deux pays dans leur évolution et leurs interactions en matière de relations dans l’entreprise, de conventions collectives ou de genre. Il apparaît que même à l’époque de la mondialisation et de la convergence européenne, la nation demeure un cadre de référence pertinent, l’Europe n’étant pas encore parvenue à susciter un modèle propre. Et dans le cadre de la comparaison France/Allemagne, si les contraintes qui pèsent sur les deux pays en termes de compétitivité, de flexibilité de l’emploi, de décentralisation ou de financiarisation de l’économie sont identiques, les transformations se sont produites selon des rythmes et des modalités spécifiques aux deux pays.

Certains stéréotypes ont cependant fait long feu. Sabine Rudischhauser montre que si l’Allemagne, en matière de conventions collectives a très tôt « développé un système de relations professionnelles fondé sur une pratique constante et stable de la négociation collective », il s’avère à l’analyse historique que la soi-disant préférence française pour les solutions étatiques, ainsi que la prétendue conception hexagonale de l’autorité dans l’entreprise qui laisserait peu de place au dialogue entre dirigeants et salariés ne résiste pas à l’examen. De même, la pluralité et la division syndicale qu’on invoque comme l’une des causes des difficultés du dialogue social dans notre pays a longtemps été la règle en Allemagne, sans produire ce type de conséquences. Les syndicats socialistes négociaient aux côtés des syndicats libéraux ou chrétiens et le patronat allemand n’était pas moins autoritaire que le patronat français. Mais nous sommes là dans la première moitié du XXème siècle.

Michel Lallement s’intéresse quant à lui à la question du temps de travail et – je cite – « à la manière dont, en Allemagne comme en France, les anciennes cohérences sociétales sont mises à mal sous la pression d’une tendance commune vers toujours plus de flexibilité ». Ce qui l’amène à observer que les modèles nationaux caractéristiques de la deuxième moitié du XXème siècle ont vécu, même si la convergence n’est pas à l’ordre du jour, comme le montre l’exemple du travail à temps partiel. En Allemagne, les titulaires d’un emploi à temps partiel sont mieux assurés d’une égalité de traitement concernant les salaires, les congés, la progression des carrières, la protection contre les licenciements ou les primes qu’en France. Ce qui explique que la part de l’emploi à temps partiel subi et non désiré est moins importante outre-Rhin, et confirme la thèse de Margaret Maruani : en Allemagne, le temps partiel est un moyen pour permettre aux femmes d’accéder au marché du travail alors qu’en France il contribue à les maintenir aux marges d’un monde du travail toujours dominé par les hommes. On le voit, même en matière de genre les modèles sociaux des deux pays ne sont pas identiques, même si le partage du temps domestique entre hommes et femmes est comparable dans les principaux pays européens, avec une proportion qui varie de 60 à 66% pour les femmes, et 64% en Allemagne, qui ne déroge donc pas à la norme. Encore une différence : en France, on sait mesurer avec précision le temps que chacun consacre à ce type d’activité : 4h20 par jour pour les femmes contre moins de 2h30 pour les hommes, et là, chiffres en main, je sens qu’on va encore relancer la discussion sous la couette !

Jacques Munier

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