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Ethnicité et nationalisme en Iran

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Gilles Riaux : Ethnicité et nationalisme en Iran. La cause azerbaïdjanaise (Karthala)

Riaux
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Derrière l’apparence monolithique de la République islamique, l’Iran est constitué d’une mosaïque de peuples où le groupe ethnolinguistique majoritaire des Persans ne détient pas la majorité absolue, avec environ 46% de la population totale. Viennent ensuite les Azéris, pour près de 21%, les Kurdes, à 10%, les Lors, qui sont à l’origine des éleveurs nomades apparentés aux Persans et qui parlent une langue propre, le Lori, ils représentent près de 9% de la population, les peuples de la mer Caspienne comme les Talysh, 7,2%, une minorité arabophone de 3,5%, les Baloutches, à moins de 3% et les Turkmènes, 0,6% sur une population de plus de 77M d’habitants. Il faut ajouter à cela les minorités religieuses : zoroastriens, Juifs, Arméniens et Assyro-Chaldéens, présentes dans les grandes villes et elles-mêmes majoritairement constituées de populations non persanes. S’il est vrai que l’Iran évoque immédiatement pour nous la menace nucléaire, le Mouvement vert et sa féroce répression, ou encore une pyramide des âges à la base plutôt large, notamment la tranche des 20-30 ans, la « question ethnique » reste dans l’ombre et pourtant il est vraisemblable qu’elle jouera un rôle important dans l’avenir du pays. Les Américains ne s’y sont pas trompés, qui tentent d’apporter leur soutien à ces minorités ethniques dans le but de déstabiliser Téhéran.

Sans pour autant remonter aux temps du vieil empire perse multiethnique devenu un Etat-Nation centralisé sous la dynastie Pahlavi, Gilles Riaux étudie l’histoire et l’identité de cette communauté azérie, sans doute la mieux intégrée du pays. Car le sentiment d’appartenance de cette minorité qui s’est retrouvée adossée à un état indépendant, l’Azerbaïdjan, du fait du démembrement de l’Union soviétique, ce sentiment a toujours oscillé entre la loyauté à l’égard de la nation iranienne et l’identité ethnique, avec son histoire et sa culture propres. La même oscillation marque, suivant les époques, la nature et le contenu de cette affirmation identitaire, entre sa composante culturelle et la revendication nationaliste qui a abouti notamment à l’éphémère République d’Azerbaïdjan dirigée par Pishevari au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui la « cause azerbaïdjanaise » balance de la même façon entre le repli sur le patrimoine culturel et la dépolitisation, lorsque la contestation du régime sur le terrain politique est trop risquée, ou au contraire l’engagement politique sous-tendu par la dimension culturelle, ne serait-ce que dans le but d’obtenir des positions sociales largement monopolisées par les persanophones.

La situation est de fait compliquée par cette existence clivée et ce dédoublement, entre une République caucasienne, l’Azerbaïdjan, plus iranienne que russe malgré son histoire soviétique, et la province iranienne limitrophe que les Azéris nomment de la même façon, considérant qu’il s’agit d’une seule et même entité, relevant de l’Azerbaïdjan ancien. Comme en témoigne Gilles Riaux, il n’est pas rare d’entendre de part et d’autre de cette frontière, à des tribunes officielles de la République d’Azerbaïdjan comme en République islamique d’Iran « des menaces à peine voilées, soit de réunification de l’Azerbaïdjan, soit de reconquête de l’Azerbaïdjan par l’Iran ». Comme dans d’autres conflits au Moyen-Orient, la dimension régionale qu’ils acquièrent est la conséquence de cette implantation transfrontalière de groupes ethniques. Et lorsqu’en novembre 2006 le président azerbaïdjanais Aliyev recevait le Haut Représentant pour la politique étrangère de l’Union européenne, Javier Solana, il s’est ouvert à lui de sa préoccupation concernant l’interdiction de la langue azérie dans les écoles et les medias en Iran.

Le constant dédoublement qu’impose cette situation se reflète également dans les mythes nationaux, comme celui de Babak, figure légendaire de la cause azerbaïdjanaise en Iran, du fait de la rébellion des Khorramdini contre le califat Abbasside, dont il prit la tête au début du IXe siècle pour empêcher la conquête de la Perse. Dans l’Encyclopédie soviétique d’Azerbaïdjan, il est présenté comme celui qui « a mené la lutte du peuple azerbaïdjanais contre l’islam, l’esclavage arabe et la tyrannie féodale ». Les représentations du héros puisent également dans la martyrologie chiite, du fait que sa mort au combat présente des similitudes avec celle de l’imam Hoseyn, et cette figure autorise donc des formes diverses d’identification.

C’est toujours le cas aujourd’hui, où un pèlerinage est organisé depuis 1999 au lieu supposé de sa résistance, sur les hauteurs de Kaleydar, à proximité de la frontière avec la République d’Azerbaïdjan. Il rassemble tous les ans des foules importantes où se retrouvent tous les courants de la cause azerbaïdjanaise, des sympathisants et activistes de la sphère culturelle aux militants plus politisés, notamment les jeunes radicalisés qui sont apparus dans les années 2000, « défavorisés et frustrés » de la société iranienne, aux convictions indépendantistes. Gilles Riaux prend le temps de décrire cette manifestation importante des mobilisations contemporaines, le piton rocheux sur la cime souvent embrumée duquel « est perchée une citadelle qui appartenait au chapelet de forteresses depuis lesquelles Babak conduisit une résistance de 23 ans contre les envahisseurs arabes ». La charge symbolique est évidente, elle est soulignée par la présence des emblèmes de la nation : drapeaux, portraits des héros, banderoles… Les danses mixtes, interdites en Iran, les chants traditionnels exaltant l’appartenance nationale, les poésies épiques et les hymnes déclamés, tout cela inquiète évidemment la république islamique qui a tenté par tous les moyens et jusqu’à présent sans succès de circonscrire la manifestation. A suivre, donc…

Jacques Munier

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