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Ethnologie de la porte / Revue L’Homme

7 min
À retrouver dans l'émission

Pascal Dibie : Ethnologie de la porte (Métailié) / Revue L’Homme N°203-204 Dossier Anthropologie début de siècle (Editions de l’EHESS)

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Pascal Dibie : Ethnologie de la porte (Métailié)

Au seuil de l’année nouvelle, je vous propose de pousser la porte et de rester un instant sur le pas, de ne pas le franchir trop vite et de savourer ce moment de l’entre-deux…

« Tenir dans ses bras une porte – je cite – Le bonheur d’empoigner au ventre par son nœud de porcelaine / l’un de ces hauts obstacles d’une pièce, / ce corps à corps rapide par lequel un instant la marche retenue, / l’œil s’ouvre et le corps tout entier s’accommode à son nouvel appartement. / D’une main amicale il la retient, / avant de pousser décidément et s’enclore – ce dont ce déclic du ressort puissant mais bien agréablement huilé l’assure. » La rêverie poétique de Francis Ponge, tirée du Parti pris des choses , résume parfaitement la riche symbolique de la porte, son effet de seuil et de passage, l’attitude qu’elle prescrit spontanément de retenue initiale et puis d’avancée dans un espace clos, la dialectique qu’elle enclenche entre dedans et dehors et l’amicale familiarité avec l’objet qui, rivé à ses gonds, permet à la fois d’entrer et de sortir. Deux fois symbolique, ajoutait Bachelard, la porte incarne « un petit dieu de seuil ».

C’est cette symbolique qu’explore Pascal Dibie dans tous ses aspects, sous toutes les latitudes et en remontant aussi loin qu’il est possible dans le temps. Après l’Ethnologie de la chambre à coucher, dans un ouvrage précédent – une pièce dont la porte est d’ailleurs investie de tout un imaginaire de l’intimité – l’ethnologue a tiré le verrou pour examiner en détail battants, chambranles et serrures et faire dire tout haut à la porte ce qu’elle pense tout bas. Depuis les portes antiques, de Babylone, des pyramides ou de Rome jusqu’au siècle des concierges, personnages emblématiques des vaudevilles, postés aux frontières du privé et du public, en passant par l’infinie collection des attitudes rituelles qu’induisent les portes sur tous les continents ainsi que les poternes, pont-levis ou portelettes du Moyen Age, ce livre des portes est bien plus que le codex égyptien du même nom qui raconte le voyage du dieu Rê au pays d’où l’on ne revient pas et dont les portes ne savent que se fermer à jamais. Il débouche sur ce que Bachelard encore appelait « un cosmos de l’Entre-ouvert ».

Au Moyen Age, il fallait savoir balayer devant sa porte mais le terme de « porte » s’appliquait alors uniquement aux châteaux. Le vilain se contentait de l’huis, d’où proviennent huisserie et huissier, ce dernier étant alors l’artisan des portes en bois avant de devenir beaucoup plus tard leur démolisseur patenté. Il faut attendre 1555 pour que le terme « porte » désigne l’entrée des maisons particulières. Au Grand Siècle la porte porte beau, si l’on peut dire, elle est bien en cour et son importance quotidienne va donner lieu à toute une ribambelle d’expressions imagées qui sont toujours employées comme la désolante « mettre quelqu’un à la porte », ou l’avantageuse « entrer dans le monde par la grande porte », et puis « être à la porte » ou encore, à propos d’un coquin, qu’il « a toujours quelque porte de derrière ».

C’est au portail des églises que se manifeste le mieux la valeur symbolique de la porte. Le lieu fonctionne comme un dispositif incluant également le parvis et le porche, il est un espace de transition entre le profane et le sacré et souvent les processions s’y arrêtent sous la protection de figures tutélaires. Il est doté de pouvoirs thérapeutiques. Pour se guérir du calamiteux « nouement de l’aiguillette », autrement dit l’impuissance, il était prescrit, toute honte bue, de « pisser trois ou quatre matins dans le trou de la serrure de l’église où l’on a épousé ». La symbolique du trou de la serrure est évidente, elle inspire aussi ce conte grivois de la tradition courtoise : Le prêtre voyeur , qui raconte l’histoire d’un malicieux curé qui, pour rejoindre sa dame fait croire à son mari qu’il les voit tous deux forniquer par le trou de la serrure alors qu’ils sont tranquillement en train de dîner. Affolé par les imprécations de l’homme d’église, le mari sort pour l’assurer qu’il n’en est rien et qu’il est victime d’une illusion d’optique. Le prêtre le laisse là, claque la porte et s’en va retrouver la dame pendant que le mari ébahi constate par lui-même le saisissant « effet d’optique » - entre guillemets - par le trou de la serrure, voyant – je cite – « le cul de sa femme découvert et le prêtre par dessus ». Conclusion : « Ensorcelée, la porte l’était aussi ! Et c’est pourquoi on répète : Dieu maintient en vie nombre de sots ».

Dans les traditions populaires on ne compte plus les rituels de protection, propitiatoires ou magiques, liés aux portes : fers à cheval, dépouilles d’animaux cloués, bouquets ou buis accrochés pour un mariage ou pour l’an neuf. Tout un folklore de croyances qui se décline par régions et qui est décrit dans le livre, illustre la nature puissamment symbolique du seuil. Celle-ci se vérifie évidemment dans toutes les cultures. Pascal Dibie fait le tour du monde des portes, des portes du Ciel en Chine aux seuils de l’Océanie, où la porte est un chemin des rituels de bienvenue amazoniens aux portes de papier japonaises, qui reflètent une sorte de tiédeur en absorbant mollement la lumière et inspirent ce beau proverbe : « Le bonheur arrive devant une porte qui rit ». Il évoque aussi les suggestions spécifiquement féminines dont la porte est lourde au Maghreb et son rôle de rempart contre les Jnouns , les farfadets. Chez les Dogons du Mali, il rappelle l’importance de la serrure, on y revient, une serrure façonnée à l’image de ses propriétaires par des artisans spécialisés et magnifiquement ouvragée, comme on peut en voir dans les musées du monde entier et les collections d’art premier. Ici aussi la symbolique est sexuelle. Si le pêne est mâle, la serrure est femelle et la clef, en langue Dogon, se dit « l’enfant de la porte ». C’est pourquoi Lacan disait : « C’est la mère qui a la clef ».

Jacques Munier

Revue L’Homme N°203-204 Dossier Anthropologie début de siècle (Editions de l’EHESS)

Comme promis, je reviens sur l’imposant N° double de la revue L’Homme (203-204), dont j’avais à peine eu le temps de parler, d’autant que c’est un N° important de bilan et de perspectives pour l’anthropologie sociale, avec les contributions étoffées de 23 auteurs de différentes générations, de Marc Augé ou Etienne Balibar à Emma Aubin-Boltanski ou Aïssatou Mbodj- Pouye en passant par François Flahault, Pierre Deléage, Philippe Bourgois ou Elisabeth Claverie, laquelle évoque ce qu’on appelle un terrain miné, le sien, en faisant la chronique d’un nettoyage ethnique à Visegrad, en Bosnie Herzégovine au printemps 1992. Philippe Bourgois, l’auteur d’une très belle enquête sur les milieux portoricains du crack à Harlem (En quête de respect ), revient sur trente années (déjà !) de terrain en Amérique sur le thème de la violence, Aïssatou Mbodj- Pouye étudie l’alphabétisation des adultes dans la région cotonnière du Mali et le rôle de l’écrit dans les identités de genre, François Flahault analyse l’imaginaire pastoral comme un héritage païen en milieu chrétien

Emma Aubin-Boltanski évoque le miraculeux message adressé à un jeune musulman par la vierge bleue de Notre-Dame de Béchouate, au Liban

J’en passe et des meilleures, il faut absolument découvrir ce numéro

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