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Être citoyen au temps de la décolonisation / Revue Sociétés et représentations

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À retrouver dans l'émission

Frederick Cooper : Français et Africains ? Être citoyen au temps de la décolonisation (Payot) / Revue Sociétés et représentations N°38 Dossier L’histoire de France vue de Berkeley, Californie (Publications de la Sorbonne)

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C’est une contribution majeure à l’histoire des indépendances en Afrique française, elle nous vient d’un historien américain, spécialiste du colonialisme en Afrique, et l’un des principaux représentants de ce qu’il est convenu d’appeler « l’histoire globale », qui consiste à connecter les différentes histoires nationales, et à souligner leurs convergences ainsi que leurs différences. Ici, c’est en étudiant le mouvement ouvrier en Afrique orientale britannique que Frederick Cooper entreprend de la comparer à l’Afrique française sous l’angle de la question du travail et de la décolonisation. En examinant les archives françaises et sénégalaises, il est frappé par l’usage répété du concept de citoyenneté dans le discours syndical, beaucoup plus prononcé qu’en Afrique britannique. Approfondissant ses recherches il constate que les revendications africaines à l’égalité et l’autonomie dans la sphère française s’appuyaient essentiellement sur cette référence à la citoyenneté et qu’en regard les débats dans la métropole s’instruisaient du même concept. Du coup le récit habituel de la décolonisation partant du principe que l’aspiration première des peuples colonisés était d’emblée la création d’un État national lui semble devoir être reconsidéré. C’est l’objet de cette enquête sur la confrontation des acteurs politiques africains et français, qui montre que la critique par les premiers du régime colonial n’excluait pas des options autres que l’indépendance, comme des formes fédérales ou confédérales d’union respectant les désirs d’autonomie et l’identité plurielle des peuples concernés.

En France, les travaux des historiens sur le colonialisme se sont davantage portés sur les méfaits de ce régime de domination, par contrecoup sans doute au long silence qui a recouvert cette période. Mais ainsi focalisés sur le fait colonial ou post-colonial, « ils se sont déconnectés – je cite – des expériences vécues que ces concepts étaient censés clarifier ». Entre « colonial » et « post-colonial », ce n’est pas un moment ou un événement qui se produit – les indépendances – mais un processus. Le combat mené au nom de la citoyenneté pour l’obtention de droits égaux à ceux des métropolitains en matière de travail, de vote, de protection sociale ou d’éducation en fait partie. Dans les Quatre Communes du Sénégal certains droits, comme celui de voter, étaient acquis dès 1848, alors qu’était maintenue la possibilité du recours à la juridiction des tribunaux islamiques pour le règlement des affaires personnelles et familiales. Dans d’autres territoires comme l’Algérie cette « citoyenneté dans le statut » n’était pas reconnue. Il fallait abandonner son « statut personnel » pour pouvoir prétendre à l’obtention de la citoyenneté française. Sous la IIIe République certains parlementaires avaient dénoncé la distinction entre citoyen et sujet comme contraire aux principes républicains établis par la Révolution.

Cette marche vers l’égalité, retracée dans le détail par Frederick Cooper, a connu d’étonnants épisodes. Le régime de citoyenneté sénégalais deviendra le fondement du droit constitutionnel français à la Libération. Les représentants des quatre coins du monde colonial français siègent en 1945 à l’Assemblée nationale constituante qui donne naissance à la IVème République, et ils contribuent à l’abandon de deux symboles de l’oppression coloniale : le travail forcé et le code de l’indigénat. Un an auparavant les Françaises ont obtenu le droit de vote, qui sera refusé dans un premier temps aux Sénégalaises de peur qu’elles ne s’expriment comme leur mari et que cela ne double l’électorat africain, mettant en minorité celui des résidents d’origine européenne. Fatou Diop, l’une des égéries du mouvement qui se déclenche alors et parviendra à ses fins déclare : « ici nous ne sommes pas voilées, nous sortons librement il n’y a ni harem ni gynécée ». Un autre moment significatif de cette histoire vient croiser la construction européenne, lors des négociations qui allaient aboutir au Marché commun. Devait-on inclure l’Afrique et donc priver la France d’une partie importante de sa souveraineté sur ces territoires, ce que l’Allemagne ne voyait pas d’un bon œil considérant le coût associé ? Ou l’exclure et couper en deux la zone économique de la France ? On ne sait si l’appui du gouvernement français aux options alors marginales en faveur des indépendances – exception faite de l’Algérie – a été déterminé par cet épineux problème mais le fait est que la séquence suivante, celle de la décolonisation, s’est alors rapidement enchaînée.

Jacques Munier

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Revue Sociétés et représentations N°38 Dossier Aux marges de la France. L’histoire de France vue de Berkeley, Californie (Publications de la Sorbonne)

http://www.publications-sorbonne.fr/fr/livre/?GCOI=28405100354850

Hommage à cette historienne américaine, Susanna Barrows, spécialiste de la France et auteure de travaux sur les foules, les cafés et la vie politique française au XIXème siècle. Elle a formé toute une génération de jeunes historiens qu’on retrouve dans cette livraison de la revue, avec en particulier une contribution sur le théâtre algérien des années 30, qui explore les relations entre colonisés et colonisateurs. Et le témoignage d’Alain Corbin

Au sommaire :

Aux marges de la France. L’histoire de France vue de Berkeley, Californie Dominique Kalifa et Jann Matlock

À chacun son public. Politique et culture dans l’Algérie des années 1930 Joshua Cole

Voyages extrêmes : les récits d’aventures en France à la fin du XIXe siècle H. Hazel Hahn

Anatomie d’un fait divers impérial. L’affaire Pranzini et la fabrication d’un archétype criminel Aaron Freundschuh

Luxe, amour et transactions. La culture des bijoux sous l’Ancien Régime Sarah Horowitz

Donneuses d’eau. Une profession au cœur du thermalisme français (1840-1914) Éric Jennings

Mentir à l’âge de l’innocence. Enfance, science et anxiété culturelle dans la France fin-de-siècle Katharine H. Norris

L’Assistance judiciaire et l’étranger civil (1840-1851) Sylvia Schafer

Quand les plumes étaient plus puissantes que les barricades. Lettres politiques pendant la crise du 16 mai 1877 Susanna Barrows

Susanna Barrows, une historienne américaine en France Alain Corbin

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