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Faire des sciences sociales 1 / Revue Le débat

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À retrouver dans l'émission

Pascale Haag et Cyril Lemieux : Faire des sciences sociales 1. Critiquer (Editions EHESS) / Revue Le débat N° 171 Dossier Années 60 : sous le signe de la théorie (Gallimard)

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Pascale Haag et Cyril Lemieux : Faire des sciences sociales 1. Critiquer (Editions EHESS)

Après la « séquence triomphale » des années 60 et 70 en matière de sciences sociales, il était opportun de faire le point sur celle, plus discrète mais pas moins productive qui lui a succédé, notamment au cours de la première décennie de notre XXIème siècle, car de nouvelles générations, « de nouveaux terrains, de nouvelles méthodes, de nouvelles références intellectuelles sont nés de la mondialisation des échanges intellectuels ». C’est ce qu’ont entrepris les auteurs de ce vaste état des lieux, scandé en trois temps, qui sont aussi les lignes de force qui sous-tendent aujourd’hui les sciences sociales : critiquer d’abord, à la fois geste inaugural et finalité des sciences sociales, c’est l’objet du premier volume. Mais aussi comparer, car on ne peut se limiter à la singularité du cas étudié et si « comparaison n’est pas raison », elle peut beaucoup y contribuer enfin généraliser, car la science ne peut s’en tenir à des résultats partiels et il entre dans son projet de faire synthèse, voire d’aboutir à des lois. Comparer et généraliser font l’objet des deuxième et troisième volumes dont je parlerai demain.

Les différents auteurs, historiens, sociologues, anthropologues, philosophes, linguistes ou économistes ont pris le parti d’éviter les déclarations de principe épistémologiques pour étayer leur diagnostic à partir de leurs propres recherches, et illustrer ainsi concrètement l’autre ambition de cet ensemble, qui est de montrer comment le fait de comprendre le monde permet d’agir sur lui. Didier Fassin revient dans sa contribution sur la généalogie du projet critique, conçu à l’époque des Lumières dans une perspective émancipatrice qui est restée celle des sciences sociales. Il évoque la difficulté de maintenir cette attitude critique sur le terrain de ses propres enquêtes, la controverse sur le sida en Afrique du Sud, qui est venue torpiller les remarquables efforts de la Commission Vérité et Réconciliation pour exorciser les démons de la mémoire de l’apartheid en faisant le lit de la thèse du complot nourrie par l’expérience de la domination blanche ou son enquête récente sur les brigades anticriminalité qui font apparaître une série de contradictions dont les enjeux échappent aux acteurs sur le terrain. La contradiction entre la baisse statistique de la criminalité et la politique du chiffre, qui conduit les forces de l’ordre à adopter une attitude interventionniste là où elles se contentaient de répondre à une demande de protection qui a faibli. D’où une deuxième contradiction entre un objectif global de protection contre la délinquance et le ciblage de certaines populations sur certains territoires et sur certaines infractions, concernant essentiellement la législation sur le séjour des étrangers et la consommation de stupéfiants, là où l’on sait qu’ils sont les plus fréquents et chez ceux qui, au faciès, seront potentiellement les plus suspects. Enfin, face au discours, souvent accrédité par les politiques sur le prétendu laxisme des magistrats, les policiers ont tendance à rendre la justice à leur manière sur le terrain, on en a vu récemment les conséquences en matière de corruption et d’abus de pouvoir, voire de violences, à Marseille et ailleurs. Dans cette enquête de Didier Fassin, critiquer consiste, dans une perspective ethnographique, à faire apparaître les circonstances déterminantes et les enjeux réels en prenant d’abord au sérieux la parole des agents et leurs représentations, notamment la croyance construite dès les années de formation, selon laquelle la population des quartiers est par nature dangereuse et hostile, une croyance d’autant plus facile à adopter par les jeunes recrues provenant majoritairement de zones rurales ou de villes de province qu’elles n’ont aucune expérience des banlieues où elles sont affectées. Critique est donc ici l’attitude consistant non pas à dénoncer, mais à décrire et interpréter en mettant les faits, et leurs représentations par les acteurs sociaux, en relation avec les discours sur la sécurité et le type d’action publique qui en découle.

Il est vrai, comme le rappellent Pascale Haag et Cyril Lemieux, que la recherche en sciences sociales n’est possible qu’à la condition d’un décalage par rapport au sens commun, aux croyances héritées ou socialement dominantes. L’anthropologue en rupture avec l’ethnocentrisme spontané ou le sociologue qui contrevient à l’inclination commune à juger du monde social depuis la position qu’on y occupe accomplissent ce geste de « rupture avec les prénotions » préconisé par Durkheim, voire de « rupture épistémologique » prescrite par Althusser ou Bourdieu. Mais la critique est également un processus dynamique et pas seulement un geste inaugural, elle se poursuit aussi dans la discussion argumentée entre pairs et aujourd’hui, celle-ci doit être autant préservée des pressions des financeurs ou des commanditaires que des attentes du grand public ou des sollicitations des militants. Même si, comme on le voit de plus en plus souvent dans la presse, les analyses des chercheurs en sciences sociales peuvent faire retour dans l’actualité pour éclairer l’événement.

Cette capacité à décentrer le regard est particulièrement bien illustrée par la contribution de Sabine Chalvon-Demersay consacrée aux séries télé, qui interroge la limite habituellement fixée entre la fiction et la réalité, laquelle est rien moins qu’évidente, si l’on en juge par la manière dont les téléspectateurs entretiennent des relations durables, saison après saison, avec les personnages auxquels ils s’identifient moins qu’ils n’y trouvent des modèles d’interprétation de leurs expériences concrètes dans un monde appréhendé comme plus lointain, distancié et complexe que celui de « 24 heures Chrono ». La sociologue compare ces personnages désincarnés aux profils stables en toute situation et pourtant bien réels dans les conversations, aux modèles construits par les chercheurs en sciences humaines et sociales, renversant ainsi la perspective convenue sur la frontière entre fiction et réalité. Une invitation à lever « l’immunité fictionnelle des héros de série » et à en faire des objets d’enquête.

Jacques Munier

Revue Le débat N° 171 Dossier Années 60 : sous le signe de la théorie (Gallimard)

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