LE DIRECT

Faire des sciences sociales 2 / Revue Incidence

7 min
À retrouver dans l'émission

Olivier Remaud, Jean-Frédéric Schaub et Isabelle Thireau ( dir.) : Faire des sciences sociales 2. Comparer (Editions EHESS)

Emmanuel Désveaux et Michel de Fornel (dir.) : Faire des sciences sociales 3. Généraliser (Editions EHESS) /

Revue Incidence N° 8 Figures de Moïse dans la philosophie politique (Le Félin)

incidence
incidence

ehess
ehess


Olivier Remaud, Jean-Frédéric Schaub et Isabelle Thireau (dir.) : Faire des sciences sociales 2. Comparer (Editions EHESS)

Emmanuel Désveaux et Michel de Fornel (dir.) : Faire des

sciences sociales 3. Généraliser (Editions EHESS)

Suite et fin de l’état des lieux provisoire proposé par un ensemble de chercheurs appartenant à l’EHESS et organisé selon trois grands axes qui représentent aussi les lignes de force qui sous-tendent les sciences sociales : critiquer , c’était l’objet de ma chronique d’hier, et aujourd’hui comparer , car on ne peut se limiter à la singularité du cas étudié et l’attitude comparatiste a tendance à se développer, notamment en histoire, dans ce qu’on appelle la world history ou l’histoire globale, et également généraliser , qui pose la question du passage du cas à la synthèse. Il va de soi que ce découpage était nécessaire pour la clarté de l’exposition mais les trois axes – critiquer, comparer, généraliser – se recoupent souvent, voire forment les trois étapes d’une même démarche. L’exemple le plus évident n’appartient pas à la génération des chercheurs qui s’expriment ici, c’est celui de Lévi-Strauss, qui a articulé ces trois moments, aussi bien dans ses analyses des systèmes de parenté que plus tard en étudiant les mythes amérindiens et leurs transformations d’une tradition à l’autre. Dans tous les cas, il s’agissait, par la comparaison, de dégager des invariants, des structures élémentaires qui permettaient de passer au stade de la généralisation.

Comparer est une méthode d’analyse qui s’est imposée depuis longtemps dans le domaine de la littérature ou des langues apparentées mais qui est plus récente dans le champ de l’histoire, marqué par des découpages chronologiques et géographiques, mais aussi académiques qui correspondent à la construction elle-même de l’objet d’étude en fonction des différentes disciplines : histoire sociale, histoire économique, histoire culturelle etc. L’Ecole des Annales a ouvert la voie à une « histoire totale », qui intègre les différentes dimensions de la vie sociale et ne se limite plus aux seuls aspects politiques, diplomatiques et militaires. Avec La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II , Fernand Braudel introduisait la notion de « temps géographique », un temps long, celui des relations de l’homme à son milieu. Aujourd’hui l’histoire globale s’inscrit dans cette perspective élargie, après que la scène historiographique se soit un temps cantonnée dans la micro-histoire. Sa moindre ambition n’est pas de mettre en cause la vision historico-centrée d’une Europe orchestrant la marche de l’histoire mondiale. Dans l’ouvrage dont nous parlons, Jérôme Baschet se demande, en écho à Fernand Braudel, si l’on peut échapper « à ce « nœud gordien » de l’histoire qu’est l’affirmation de la domination européenne progressivement étendue à l’ensemble de la planète » sans être « condamné à l’alternative entre le grand récit de la modernisation à la gloire de l’Occident et un souci de déconstruction postcoloniale faisant valoir la multiplicité des trajectoires mondiales, au risque de dissoudre l’enjeu que représentent l’occidentalisation du monde et la compréhension de ses formes successives ».

Dans un ouvrage récent, dont j’ai parlé à ce micro, Bâtisseurs d’empires. Russie, Chine et Inde à la croisée des mondes , Alessandro Stanziani, éminent représentant de l’histoire globale, rappelait qu’à la fin du XVIIe siècle, l’Inde, la Chine et la Russie produisaient 70% du PIB de la planète et qu’à l’époque personne n’aurait misé sur la domination mondiale de l’Europe, entée dans ses divisions et ses querelles dynastiques et ce malgré son expansion américaine et le partage du monde institué deux siècles plus tôt entre l’Espagne et le Portugal par le Traité de Tordesillas. Jérôme Baschet tente quant à lui d’échapper au piège de l’alternative entre l’histoire européocentrée et la dispersion des histoires postcoloniales en adoptant le regard décentré sur l’Occident médiéval qu’autorise le détour par l’Amérique. Il rappelle que Christophe Colomb est moins le héros de la modernité célébré par les manuels qu’un voyageur médiéval inspiré par l’aventure de Marco Polo et par le théologien scolastique Pierre d’Ailly. Son intention n’est pas de découvrir un nouveau monde, mais dans l’esprit des croisades et animé d’un souffle prophétique, d’engager le grand khan dans la voie de la conversion. De même, les conquistadors, imprégnés de lectures chevaleresques, étaient moins motivés par l’expansion coloniale de la vieille Europe que, dans l’esprit de la Reconquista, par l’obtention de fiefs récompensant les hauts faits d’armes. C’est pourquoi le médiéviste peut soutenir que c’est le Moyen Age occidental plutôt que la modernité qui s’est mondialisé en traversant l’Atlantique. Et il étudie la colonisation de l’Amérique comme un phénomène féodal et ecclésial au regard du type de société qui s’est instaurée sur les terres du Nouveau Monde.

Critiquer, comparer, généraliser, plus de trente auteurs pour décliner au présent ces trois lignes de force des sciences sociales. Difficile donc de rendre justice à leur travail dans le détail. Je citerai seulement quelques noms, faute de leur avoir accordé la place qui leur revenait ici : Georges Didi-Huberman pour le pas léger de la servante, déboulant avec son plateau de fruits sur la tête et ses outres gonflées de vin à la main, une « irruption nomade » dans le plan des figures hiératiques qui forment la scène compassée d’une Naissance de Jean-Baptiste du Quattrocento, et qui peut apparaître comme une métaphore de l’entrée par effraction de l’image dans le champ de l’histoire je citerai également Stéphane Audouin-Rouzeau pour sa contribution sur le rapport des historiens au contemporain, tel qu’il se révèle dans l’expérience de la guerre à travers les cas de Marc Bloch, qui en a vécu deux, ou de Fernand Braudel qui poursuit la rédaction de sa thèse sur la Méditerranée dans son Oflag à Mayence et Gisèle Sapiro sur les flux mondiaux de traduction (Comparaison et échanges culturels Le cas des traductions)…

A paraître le 2 novembre

Jacques Munier

Revue Incidence N° 8 Figures de Moïse dans la philosophie politique (Le Félin)

Un dossier coordonné par Jonathan Chalier et inspiré par le livre de l’égyptologue Jan Assmann Moïse l’Egyptien , mais aussi par l’ouvrage de Freud L’homme Moïse et la religion monothéiste . De Moïse, on ne sait pas grand chose, ce qui en fait une figure de la mémoire

Jean-François Lyotard avait également consacré en 1968 une étude au Moïse de Freud, sur laquelle Gerald Sfez revient dans cette livraison et comme l’indique Bruno Karsenti, s’interroger sur la figure de Moïse, c’est envisager l’histoire occidentale sous l’angle du théologico-politique

(Bruno Karsenti, qui signe dans Faire des sciences sociales 2 Comparer une contribution sur Structuralisme et religion)

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......