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Femmes et familles dans le Talmud / Revue Peut-être

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Dan Jaffé : Essai sur l’interprétation et la culture talmudiques. Femmes et familles dans le Talmud (Cerf) / Revue Peut-être N°4 (Association des amis de Claude Vigée)

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Dan Jaffé : Essai sur l’interprétation et la culture talmudiques. Femmes et familles dans le Talmud (Cerf)

Le Talmud, qui signifie littéralement « étude », rassemble les commentaires, éclaircissements ou éléments de discussion apportés à la Torah, laquelle forme ce qu’il est convenu d’appeler la loi écrite . Comme on sait, celle-ci est constituée par le Pentateuque, les cinq premiers livres de la Bible : La Genèse, L’Exode, Le Lévitique, où l’on trouve notamment les prescriptions en matière alimentaire, Les Nombres et le Deutéronome. C’est après la destruction du Second Temple en l’an 70 de notre ère, suite à la révolte juive contre Rome, que les Sages de la ville de Yabneh, où avaient été transférées les institutions dirigées par les pharisiens, voulurent développer l’étude de la Torah, une étude qui venait à se substituer symboliquement au culte du Temple. L’interprétation de la Torah se déploya alors comme la loi orale , la Mishna, et comme une véritable « culture de la controverse » où la question a plus d’importance que la réponse, laquelle n’est jamais tranchée, et elle devint une affirmation de l’identité juive, la substance religieuse du lien social. D’où le double sens du mot « Mishna », qui avec une majuscule signifie le corpus talmudique de ces interprétations, lesquelles sont désignées comme mishna, avec une minuscule, c’est-à-dire les textes brefs rapportant les discussions et les conclusions le plus souvent ouvertes des Sages. Aujourd’hui, comme le montre Dan Jaffé, ce vaste corpus est soumis, dans la tradition qui a toujours été la sienne, à une forme moderne de « critique de la critique », ce qui était le second moment de l’exégèse, on dirait à notre époque de « déconstruction », qui fait appel aux disciplines modernes de l’histoire, de la sociologie des religions, de la critique textuelle ou de la narratologie et même aux ressources des Gender studies, voire s’inspire de Foucault, Lacan, Lévi-Strauss ou Derrida…

Lorsque se sont développées ces pratiques herméneutiques, elles constituaient une nouveauté sans précédent. Chacun avait le droit de se mêler à la discussion et toute interprétation avait droit de cité car on s’est mis à considérer que même les dissensions formaient la pluralité permettant d’éclairer le texte biblique. Dan Jaffé rappelle qu’en cette fin troublée du Ier siècle, on était ainsi passé d’une société fondée sur l’autorité des prophètes et des prêtres à une société où s’affirmait celle des Sages, le passage du pouvoir sacerdotal lié au Temple au « charisme intellectuel » du judaïsme rabbinique, les rabbins n’étant pas des prêtres mais des spécialistes de la Loi. Il aura fallu également transgresser un interdit longtemps porté dans le monde juif sur la transcription, comme en témoigne la sentence qui veut que « mettre par écrit est comme brûler la Torah ». D’autant que dans certains cas les auteurs du Talmud n’hésitent pas à réécrire les passages problématiques du texte biblique en leur conférant un sens nouveau. C’est le cas notamment des questions choisies par Dan Jaffé pour illustrer cette méthode herméneutique et qui ont trait aux enfants, à la famille ou à la femme. Car c’est à leur propos qu’apparaissent le plus clairement les tensions entre éthique et révélation biblique, l’éthique étant l’une des valeurs suprêmes du Talmud.

Les cas de figures étudiés se rapportent au fils dévoyé et rebelle , qui d’après le Deutéronome est passible de la peine de mort par lapidation, à la femme soupçonnée d’adultère qui doit se soumettre à une cérémonie avilissante pour prouver son innocence ou à la confrontation de l’homme avec son mauvais penchant , bel exemple de psychanalyse avant la lettre et d’anthropologie talmudique. Comment accepter, comment comprendre qu’un enfant désobéissant puisse mériter la mort, même dans une société où l’autorité parentale est fondamentale. Les auteurs talmudiques commencent par examiner en quoi consiste la rébellion. Il s’agirait d’excès de table et de boisson, lesquels supposent le vol de l’argent destiné à se les procurer, mais dans les commentaires de la Mishna, certains se demandent où sont les preuves de cette faute. Arrive la question éthique qui – je cite « dérobe tout le poids que les maîtres du Talmud ont accordé aux versets bibliques inintelligibles et hors du bon sens » : « est-ce parce qu’il a mangé une certaine quantité de viande et bu une certaine quantité de vin qu’il doit être lapidé ? ». S’ensuit une casuistique complexe et même alambiquée qui a pour effet de réduire à néant la possibilité d’exécuter la peine. Le fils a-t-il volé chez son père et mangé chez son père, ou ailleurs, a-t-il volé ailleurs et mangé chez son père ? Etc. Au bout du compte le cas est considéré comme purement théorique, une sorte de fiction destinée à mettre en garde et donner consistance au concept de loi, ce que confirme en écho la lecture de Jacques Derrida commentant le texte de Franz Kafka intitulé « Devant la Loi » et qui est l’un des chapitres du Procès : il exprimerait – je cite « l’aporie fondamentale qui permet de penser que l’idée de loi est à la fois inopérante et inconcevable, et désirable ». La loi ne serait qu’un pis-aller utile socialement mais pas légitime dans l’absolu et qui peut entrer en contradiction avec la dimension éthique.

Voyons le cas de la femme soupçonnée d’adultère. Impossible de résumer toute la délibération, qu’il suffise d’évoquer le moment ou l’esprit juridique inspiré par le raisonnement éthique des talmudistes transforme le message biblique en une réglementation détaillée, portant notamment sur le nombre des témoins et leur qualité quant au contenu de la loi, là aussi elle est au bout du compte ramenée à sa fonction d’épouvantail employé à prévenir autant qu’effrayer. On ne sait pas si cette procédure très encadrée a jamais été engagée.

« Le texte est un foyer, chaque commentaire un retour » disait Georges Steiner à propos de la vertu de dialogue et de l’écho vivifiant de l’interprétation. A sa manière, le livre de Dan Jaffé en témoigne parfaitement : en décrivant le style et les modalités de l’herméneutique talmudique il ajoute en quelque sorte à ce corpus séculaire un chapitre nouveau.

Jacques Munier

Revue Peut-être N°4 (Association des amis de Claude Vigée)

Avec notamment une série d’articles critiques : Robert Misrahi à propos du recueil La lune d’hiver , René Girard fait un commentaire de L’été indien qui évoque notamment le « type d’inspiration que Vigée tire de la Bible » : « Son ancien Testament est un chant de louange à l’existence ici-bas , qui nous enseigne la vie immédiate en rejetant les autres valeurs mondaines et la notion chrétienne de culpabilité »…

André Neher revient sur La Corne du Grand-Pardon et Anne Mounic évoque la lecture de Benjamin Fondane par Claude Vigée : un poète par-dessus l’épaule d’un poète frère

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