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Figures de la colère / Revue Sprezzatura

7 min
À retrouver dans l'émission

Eric Gagnon : Eclats. Figures de la colère (Liber) / Revue Sprezzatura N°4 : Dossier Ardor

Voici le portrait d’un homme sous l’emprise de la colère : « l’air rogue et menaçant P. 41. » C’est le portrait saisissant de vérité que brosse Sénèque dans un traité consacré à la colère. Il est cité dans ce livre qui nous invite à explorer les représentations et les conceptions de cette émotion forte, dans la philosophie, la littérature ou l’histoire du christianisme, mais aussi en peinture, dans Les sept péchés capitaux de Jérôme Bosch, la partie intitulée Ira, par exemple.

Les stoïciens ont réprouvé la colère comme une passion triste, qui défigure et rabaisse, fait perdre toute raison et contrôle de soi et qui est souvent le penchant de ceux qui détiennent l’autorité et qui en abusent ainsi. Elle est au fond inefficace et se « gonfle de vide », poursuit Sénèque, quand elle n’ajoute pas à l’injustice. Il ne faut jamais punir sous le coup de la colère, répètent tous ces partisans de l’ataraxie, et toujours attendre d’avoir retrouvé son calme. Ira furor brevis, la colère est une folie brève, cette formule d’Horace, les stoïciens auront largement contribué à en faire un proverbe. Pour eux, la colère résulte d’un défaut de perception, d’une erreur ou d’un malentendu sur la cause de notre courroux, qu’il suffit de corriger pour le surmonter. Ne pas se prendre la tête pour ce qui n’en vaut pas la peine, en résumant. La colère comme l’orgueil sont mauvaises conseillères.

Le christianisme emboite le pas aux stoïciens, sur ce point comme sur d’autres. Associée à l’orgueil et au désir de vengeance, la colère est l’un des sept péchés capitaux, et non des moindres. Dans le tableau de Jérôme Bosh, il est représenté par une scène de bagarre où l’ivrognerie prend sa part puisque l’un des protagonistes, qui menace l’autre en levant le sabre, tient dans sa main une bouteille, et que nous sommes à la sortie d’une auberge. L’objet de sa colère porte encore un tabouret sur la tête, atterri à l’instant, ce qui donne à la scène son aspect comique et grotesque. La colère est un désordre, elle contrevient à l’ordre du monde. Au lieu d’être assis sur le tabouret, l’homme est dessous, littéralement cul par-dessus tête. Ivre de colère, dit-on

Dante nous montre les coléreux la bouche remplie de boue et aveuglés par la fumée de leurs remugles. Toujours tristes, ils partagent la condition des luxurieux et des avares qui ne savent pas se contrôler. Dans le cloaque fangeux où ils se tirent la bourre les uns les autres, ils sont condamnés à subir et à s’infliger mutuellement leur sinistre passion, pour l’éternité.

Nous sommes loin d’Héraclite et de son « polemos », sa « bagarre » généralisée qui gouvernerait l’univers. Et aussi loin de Michelet, qui dira les conséquences incalculables de la colère du peuple révolutionnaire. Chez les anciens Grecs, la colère est l’apanage des héros. Celle d’Achille, une colère homérique s’il en fut, est le modèle d’une dramaturgie qui en fait l’expression du destin, au croisement d’un « éthos », l’héritage des normes ou des valeurs, et d’un tempérament. Chez ces héros tragiques, la colère est toujours fatale et elle vient rétablir un déni de justice, elle permet de ne pas perdre la face, elle est la réplique sismique du sens de l’honneur et de l’amour-propre. « Ce qui suscite la plus juste colère est ce qu’il y a de plus juste » nous dit Aristote dans l’Ethique à Nicomaque.

L’auteur rappelle que dans les hymnes védiques il y a un dieu nommé Courroux, le dieu des commencements qui met en branle le mouvement cosmique et il cite également l’énigmatique formule de Saint Paul : « que le soleil ne se couche jamais sur votre colère il ne faut pas donner prise au diable ». Une saine, voire une sainte colère, en somme.

Et nous sommes quelques uns à éprouver une sorte de tendresse paradoxale pour la figure de l’homme en colère, parce qu’elle est aussi une image du père, qui offre le plus souvent pour chacun d’entre nous l’occasion de la première expérience, forcément la plus marquante, de ces emportements. Et le modèle, là, ce serait plutôt le capitaine Haddock avec les déferlements pittoresques de sa colère.

Jacques Munier

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