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Flâneries parisiennes / Revue Lunapark

7 min
À retrouver dans l'émission

Franz Hesse l : Flâneries parisiennes (Rivages) / Revue Lunapark N°7

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« Paris est la patrie des étrangers. – écrit l’auteur – Ici le seul fait d’être un promeneur confère une petite citoyenneté. » L’homme qui s’exprime ainsi est partiellement en exil. Tombé sous le coup des lois raciales du régime nazi à cause de ses origines juives, il continue à vivre et à travailler clandestinement à Berlin jusqu’en 1938, après quoi il revient à Paris, puis se rend à Sanary-sur-Mer, sur la Côte d’Azur, un petit village de pêcheurs qui accueillait habituellement les estivants et qui était devenu, selon l’expression d’Herbert Marcuse, « la capitale de la littérature allemande ». Lorsque la guerre éclate, tous ces intellectuels allemands sont considérés par les autorités comme des « sujets ennemis » et nombre d’entre eux sont internés dans le Camp des Milles. Affaibli par les conditions de vie difficiles qu’il y trouve, Franz Hessel meurt en janvier 1941 à Sanary.

Considéré comme l’un des éminents représentants de ce que les Allemands ont appelé la Flaneurliteratur , dont Walter Benjamin, son ami, a fait la théorie et reconnaissait avoir été inspiré par lui dans cette démarche, Franz Hessel fut également un grand traducteur de littérature française : Casanova, Balzac, Stendhal, Julien Green, Albert Cohen, Jules Romains, et en compagnie de Benjamin, Proust. De son existence bohème et souvent parisienne, il nous reste également un beau témoignage, celui d’Henri-Pierre Roché, qui raconte leur amitié et leur amour commun pour la même femme dans un roman porté à l’écran par François Truffaut, Jules et Jim . Helen et Franz se marient en 1913, et comme dans la chanson de Rezvani, le « tourbillon de la vie » les aura souvent éloignés. Ils auront deux enfants, dont Stéphane, né en 1917, qui prendra la nationalité française et qui n’est autre que Stéphane Hessel qui nous a quitté récemment. On les retrouve dans les Flâneries parisiennes , Helen est celle qui emmène l’auteur à un défilé de mode et qui fait avec lui la balade dominicale à Senlis, et le petit Stéphane est le jeune scout de la « Promenade avec un louveteau ». « Il y a dans la grande ville – je cite – une armée secrète. Ses soldats ne vivent pas dans des casernes, ils ont pris leur quartier chez l’habitant – chez leurs parents ou à l’internat. Ce sont les éclaireurs , les scouts. »

Les textes qui forment ce recueil de flâneries ont été composés autour de 1930, et publiés dans des journaux, en Allemagne ou à Paris, en particulier dans le Pariser Tageszeitung , le quotidien des émigrés allemands. Qu’ils décrivent un quartier, une rue, le marché aux puces, ou des personnages typés comme les ouvreuses de la Comédie française, les concierges, dont il nous assure qu’un gouffre les sépare de ses homologues allemandes, les dignes et flegmatiques marchands de tapis, les bals du 14 juillet ou la population artiste du Dôme, toutes ces tranches de vie parisienne fonctionnent comme les « images dialectiques » chères à Walter Benjamin, où l’autrefois rencontre le présent « dans un éclair pour former une constellation », chacun éclairant l’autre. Paris se prête parfaitement à ce type d’ « illuminations », car selon Franz Hessel, c’est « la ville où rien ne cesse, où le passé continue de prendre part à la vie », « toujours présence et souvenir simultanément ». « Beaucoup de sites chargés d’histoire sont devenus des aires de jeux pour enfants. Mais on n’oublie pas tout ce qui a eu lieu là même où chancelle un bébé, où roule une bille. »

Le livre s’ouvre sur une petite philosophie de la flânerie : L’art de se promener . Il s’agit d’ « être mobile sans être mobilisé » et de lire en passant la biographie des lieux, « la vie sur les inscriptions » ou les visages des inconnus. Une telle errance vous délivre de votre vie privée, et s’il convient d’avoir un but, c’est pour l’oublier dans les situations et les destins croisés, absolument étrangers. C’est pourquoi le promeneur authentique ressent une sorte de frayeur « lorsque, dans la ville rêvée de sa flânerie, il tombe à l’improviste sur quelqu’un qu’il connaît et se sent brutalement redevenir un simple individu identifiable ». Car l’objectif inavoué de la flânerie c’est, non pas seulement de se fondre dans la foule, mais de devenir foule.

L’écrivain se sent tenu d’ajouter son ex-voto à la Tour Eiffel, « cette pile de pont sans pont, cet hybride d’une pyramide et d’une épingle ». « Le plus impressionnant – observe-t-il – c’est lorsqu’on s’engouffre dans ses entrailles de métal et que de nouvelles forêts d’acier se dressent à chaque instant devant nos yeux ». L’index de Paris, selon l’expression de Joseph Delteil, est entré dans le paysage après avoir provoqué l’émoi et « peu à peu, malgré sa forme étrange, elle est devenue une partie de Paris, un morceau de cette ville qui depuis toujours acclimate infailliblement à son atmosphère les choses les plus insolites ».

L’écrivain, qui selon ses propres dires n’est pas un noceur, consacre pourtant de nombreuses pages aux « saturnales parisiennes », les bals du 14 juillet, « des milliers de bals de rue » décrits dans leur grande variété, mais aussi les bals musette où « l’on peut encore voir surgir des adolescents dans le genre Apaches , tribu romantique en voie d’extinction », les bals d’enfants de Montmartre qui dansent des rondes sur l’air de « Mon ami Pierrot » et de « Il pleut bergère », et le dernier samedi avant la Toussaint, dans la grande salle de la Société d’Horticulture, le bal des concierges, « quel beau début ce serait pour un roman sentimental ! » Au café de la Rotonde, il va « faire l’expérience de l’exode », celle de la France des provinces qui s’est glissée là au milieu des armoires à glace américaines. Sur fond de musique de jazz, une petite blonde aux reflets roux « exécutait avec application, sans se laisser déconcerter, les danses paysannes de sa patrie auvergnate ». « Et dans cette gracieuse créature de la campagne – ajoute l’auteur – nous vîmes la douce et vieille Europe – ébouriffée, dénudée, couverte de guirlandes – danser sa dernière danse sous les rires des Yankees et de tous les continents. »

Jacques Munier

Revue Lunapark N°7

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