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Formations économiques et politiques du monde andin / Revue Annales janvier-mars 2013 (Editions de l’EHESS)

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John Victor Murra : Formations économiques et politiques du monde andin (Editions de la MSH) / Revue Annales janvier-mars 2013 (Editions de l’EHESS)

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Murra
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Comme le rappelle Maurice Godelier dans sa contribution à l’ouvrage, la notion de « formation économique et politique » provient des travaux de Marx sur le concept de « mode de production asiatique », travaux issus de l’analyse de toute une série de données sur l’Orient accumulées en Europe depuis la fin du XVe siècle et qui avaient donné corps à la notion de « despotisme oriental » reprise à son compte par Hegel dans ses Leçons sur la philosophie de l’histoire . Dans un important manuscrit intitulé Formes qui précèdent le mode de production capitaliste , Marx passait en revue les différents modes de production apparus au cours de l’histoire, et notamment en Amérique précolombienne où, selon lui, certaines formations tribales auraient constitué le socle d’Etats et d’Empires, prenant le contrôle des terres à travers un processus de conquête, terres qui étaient à l’origine une propriété commune. John Murra, qui avait pris connaissance des recherches de Maurice Godelier sur ces questions et avait eu à plusieurs reprises l’occasion d’en discuter avec lui, signale dans la préface à l’édition originale, espagnole, du livre dont nous parlons, Formations économiques et politiques du monde andin , sa dette envers l’anthropologue français et, à travers lui, à l’égard de la notion marxienne qui désignait tout ensemble les formes sociales et le contenu matériel de la production des biens et services caractéristiques d’une société donnée à une époque déterminée. Marx avance notamment l’idée que l’Etat de type asiatique, en tant que formation supérieure à toutes les communautés tribales, s’incarnait dans la figure du despote et que dans ce type de sociétés – je cite « le surtravail prend la forme aussi bien de tribut que de travaux collectifs pour exalter la gloire de l’Unité incarnée en la personne du despote réel ou dans l’être tribal imaginaire qu’est le dieu ». Comme va s’employer à le montrer John Victor Murra, les sociétés andines passées sous la domination inca vont combiner les deux entités, le despote et les dieux, pour investir le produit du surtravail, le surplus de production, dans une forme originale de redistribution des richesses au sein d’une organisation sociale qui ne connaissait pas la monnaie. Concrètement, le tribut et les corvées dues à l’Inca ou aux dieux pouvaient faire retour sur les populations en cas de sécheresse ou de catastrophe naturelle, par exemple, et les greniers impériaux s’ouvrir alors pour éviter les famines.

Pour évoquer cette forme d’économie redistributive, Nathan Wachtel évoque quant à lui dans sa contribution la figure de Karl Polanyi, dont John V. Murra avait écouté une conférence sur l’économie étatique des Inca, et tout particulièrement sur l’évolution d’une symbolique de la réciprocité vers l’économie de la redistribution à laquelle l’invasion européenne mit un terme. C’est sur cette piste que se lança l’anthropologue américaniste, à partir de ses recherches sur des documents jusqu’alors peu exploités, les visitas , ces rapports établis par les fonctionnaires de la couronne espagnole, envoyés pour inventorier les richesses du Pérou, vallée par vallée, village par village et parfois maison par maison, et qui constituent des sources ethnographiques de première main. Tous ses travaux sur l’économie rurale andine et notamment sur le modèle de « l’archipel vertical » qui articulait les différents étages écologiques de la production et de l’élevage en fonction de l’altitude des terrains, sont issus du dépouillement méthodique de ces documents. A commencer par le chapitre sur le maïs, les tubercules et les rites agricoles qui détaille l’organisation de cette production vivrière mais aussi symbolique essentielle, et qui supposait des déplacements de deux ou trois jours de marche ou l’installation saisonnière de petites colonies de paysans. La consommation de pommes de terre, même si elle était l’indice d’un niveau social inférieur, était si répandue en altitude qu’une des unités de temps utilisées avant l’invasion espagnole correspondait au temps nécessaire à la cuisson d’un récipient de patates. Le maïs, plus noble et plus investi symboliquement puisqu’il participait à tous les grands rituels, notamment celui de l’ouverture du cycle annuel de sa culture, inauguré par l’Inca en personne, était surtout cultivé sur la côte, jusqu’à ce que la céréale puisse être exploitée en montagne lorsque l’émergence de l’Etat permit la réalisation de grands travaux comme les terrasses irriguées ou le réseau routier. En outre, il se conservait beaucoup mieux dans les greniers de l’empire.

La redistribution, illustrée notamment par ces grands travaux mais aussi par une répartition équitable des droits et des devoirs qui pouvait notamment bénéficier à la veuve et à l’orphelin, naturellement dispensés du tribut, a pu faire penser, comme le relève John Murra chez certains auteurs, à un « empire socialiste » avant la lettre. En fait un système de réciprocité était initié par la conquête, un système de don et contre-don dont les témoins de l’époque ont tous relevé le caractère spectaculaire et paradoxal : les envahisseurs inca arrivaient chargés de cadeaux dans le but d’engager une relation contraignante selon le principe qui veut que la générosité « oblige » et c’est ainsi que que les dominés étaient invités à payer le tribut en nature et en temps de travail, lequel était considéré d’après les sources comme un moment joyeux. Les gens mettaient leurs plus beaux habits pour aller travailler en chantant. Et Valera, cité par le chroniqueur Garcilaso de la Vega parle aussi des habits comme faisant partie des dons particulièrement appréciés. Des dons qui se présentaient donc au départ comme une sorte de « certificat de citoyenneté » attribué par le conquérant, commente l’anthropologue.

Le tissu, apparaît comme un symbole de ce lien, son importance rituelle et sociale était considérable, presque obsessionnelle dans ces régions souvent très froides. On cultivait le coton sur la côte et produisait la laine de camélidé en montagne. Les Espagnols diront leur admiration devant ces tissus, notamment le cumbi , un tissu fin fabriqué sur un métier spécial, « doux comme de la soie » et « où nul fil n’est visible », et les comparaisons défavorables aux tissus européens étaient courantes chez les chroniqueurs.

Jacques Munier

Revue Annales janvier-mars 2013 (Editions de l’EHESS)

Avec pour cette livraison deux dossiers consacrés à la question de la colonisation et toute une série de comptes-rendus d’ouvrages, souvent étrangers portant sur ce thème

Antilles et Europe (XVIIIe-XIXe siècle) Jean-Paul Zuniga , "Muchos negros, mulatos y otros colores ". Culture visuelle et savoirs coloniaux au XVIIIe siècle Pierre Force – Stratégies matrimoniales et émigration vers l’Amérique au XVIIIe siècle. La maison Berrio de La Bastide Clairence Philippe Girard – Quelle langue parlait Toussaint Louverture ? Le mémoire du fort de Joux et les origines du kreyòl haïtien Mémoires colonisées Thomas Grillot – La deuxième tombe de Sitting Bull. Métamorphoses coloniales dans l’Amérique du XXe siècle Olivier Tessier – Les faux-semblants de la "révolution du thé" (1920 – 1945) dans la province de Phú Thọ (Tonkin) Comptes rendus Colonisations Mondes indiens

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