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France-Allemagne : une union menacée ? / Revue Questions internationales

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J acques-Pierre Gougeon : France-Allemagne : une union menacée ? (Armand Colin) / Revue Questions internationales N°54 Dossier Allemagne, les défis de la puissance (La documentation française)

On le sait, le couple franco-allemand, qui est à l’origine de la construction européenne, est un élément structurant de l’histoire et de la bonne marche de l’Union européenne. Ensemble, ils représentent 48% du PIB de la zone euro, 33% de la population européenne et 36% du financement du budget européen. Les économies des deux pays sont interdépendantes, chacun étant le premier partenaire commercial de l’autre et sur le plan culturel les traductions d’ouvrages français occupent la deuxième position en Allemagne après les traductions anglo-saxonnes. Ensemble ils ont une capacité d’entraînement dans la construction de l’Europe qui s’est illustrée à de nombreuses reprises et c’est pourquoi toute menace sur cette belle complémentarité peut faire craindre un enrayement de la machine européenne, même s’il est entendu qu’à 27 nous ne sommes plus au temps où cette entente suffisait à elle seule à la faire avancer et que l’ouverture de l’Europe au nord puis à l’Est ainsi que la réunification ont déplacé vers l’Allemagne le centre de gravité de l’Union.

C’est d’ailleurs un des aspects du problème analysé par Jacques-Pierre Gougeon. La politique étrangère de l’Allemagne s’est émancipée et elle s’est affirmée. Nous sommes loin de l’époque où, divisée et souveraine seulement en partie, elle consentait au leadership politique et diplomatique de la France. Ce rôle dominant imparti à notre pays dans le couple franco-allemand était aussi fondé sur l’histoire des débuts de la Communauté européenne, d’abord conçue dans le but de « contrôler » l’Allemagne. Déjà, au moment de la réunification, des tensions sont apparues entre les deux pays, qu’un diplomate, ancien secrétaire général du quai d’Orsay puis ambassadeur à Bonn, François Scheer, exprimait ainsi : « Nous avons toujours été plus à l’aise avec plusieurs Allemagne qu’avec une seule. Nous avons inventé en 1950 un « truc » pour gérer la perspective d’une Allemagne réunifiée, c’est l’Europe. Même si nous avons accueilli sans enthousiasme la réunification, nous avons pu néanmoins l’assumer parce que nous avions l’Europe. » On peut difficilement être plus clair et de fait le couple franco-allemand a su surmonter ses différends à l’époque et les réserves françaises en initiant sous la houlette conjointe de François Mitterrand et d’Helmut Kohl la dynamique d’un projet commun au sein duquel les deux « grands » se retrouvaient à parité. Ce sera le traité de Maastricht et la mise en place de l’union économique et monétaire.

Si l’auteur parle aujourd’hui de menace sur l’unité franco-allemande c’est qu’un certain nombre d’éléments ont fait évoluer la donne. On peut en faire d’abord le constat : une étude de 2011 portant sur « le meilleur ami de l’Allemagne » révèle que seulement 18% des Allemands attribuent à la France ce statut alors qu’ils étaient 41% en 2005. Ce qui a troublé l’alchimie du couple, c’est aussi qu’à partir de 2006-2007 les différentiels de taux de croissance, du taux de chômage et des parts de marché à l’exportation se sont creusés en faveur de l’Allemagne, créant une situation de déséquilibre qui a suscité une certaine appréhension côté français. Cela s’est traduit par une double attitude quelque peu paradoxale. D’une part la référence au modèle allemand est devenue omniprésente dans le débat politique et économique français et d’autre part la peur du « décrochage » s’est mise à alimenter un malaise persistant. Le taux de croissance de l’Allemagne a atteint en 2010 3,7% contre 1,5% pour la France et depuis 2008 l’Allemagne a détrôné la France du rang de troisième exportateur mondial de produits agricoles et agroalimentaires, un sujet sensible et symbolique s’il en est. Et dans la mise en avant du modèle d’économie sociale de marché que représente l’Allemagne se sont glissés quelques malentendus. Par exemple l’idée selon laquelle la compétitivité de l’économie allemande serait due à une baisse du coût du travail liée à une modération salariale. Si l’économie allemande est performante, c’est avec un coût du travail qui reste élevé mais le modèle repose sur une industrie puissante, 25% du PIB contre 14% en France, ce qui a fait de l’Allemagne jusqu’en 2010 où la Chine lui a ravi le titre, le premier exportateur du monde le modèle économique s’appuie également sur un fort potentiel d’innovation, un secteur où l’Allemagne a beaucoup investi , allant jusqu’à y consacrer aujourd’hui 2,8% de son PIB contre 2,2% en France, qui dépose trois fois moins de brevets qu’elle.

C’est dans ce contexte qu’est né en 2007-2008 le projet très politique d’Union pour la Méditerranée dont la France avait dans un premier temps songé à écarter l’Allemagne, histoire de ramener le centre de gravité de l’Europe vers le sud au bénéfice de la France. On sait ce qu’il en est advenu mais le terrain d’une coopération dans le développement avec les rives sud de la mer commune est ouvert. Cette tentative solitaire de la France pour chercher à retrouver par là le premier rôle qu’elle avait perdu en Europe depuis l’élargissement à l’Est a suscité quelques crispations côté allemand. Et l’attitude parfois ostentatoire du Président français n’a rien arrangé, lui dont la presse allemande brocarde volontiers la « pose du sauveur ». Au lendemain du double sommet des chefs d’Etat ou de gouvernement de la zone euro réuni fin octobre 2011 pour sortir de la crise grecque, la Frankfurter Allgemeine Zeitung décrivait ainsi le comportement de celui qu’elle avait auparavant affublé du titre ironique de « Président du monde » : « Moi Tarzan, toi simple spectateur ». Pour les Allemands, le décalage croissant entre les deux pays a alors « pris un nom : l’arrogance française ».

Jacques Munier

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