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François Laplantine / Revue Anatoli

6 min
À retrouver dans l'émission

François Laplantine : Quand le moi devient autre. Connaître, partager, transformer (CNRS Editions) / Revue Anatoli N°3 Dossier La Turquie au carrefour des turbulences migratoires (CNRS Editions)

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François Laplantine : Quand le moi devient autre. Connaître, partager, transformer (CNRS Editions)

C’est sur un mode libre et léger l’esquisse d’un programme pour l’anthropologie qui vient, une anthropologie qui n’aurait rien abdiqué de sa vocation scientifique et donc de sa prétention à l’universalité mais qui adopterait une perspective résolument décentrée. Elle existe déjà pour une part mais l’auteur, entre Chine, Japon et Brésil livre une série de réflexions sur les conditions à la fois éthiques et théoriques de son développement à l’échelle de la planète dans l’horizon de la mondialisation. L’universalité qui est ici postulée n’est pas un état définitif, arrêté, essentialisé et finalement imposé, lequel ne serait « qu’une forme de communautarisme déguisé ». Il se construit en permanence dans l’échange avec l’autre, « quand le moi devient autre » et dans le laboratoire où l’on aspire à connaître, à partager, à transformer, comme l’avancent le titre et le sous-titre du livre. Renversant la formule nietzschéenne « deviens ce que tu es », l’anthropologue africaniste Jean-Loup Amselle qui pratique depuis longtemps cette approche décentrée suggérait plutôt que l’on soit ce que l’on devient.

François Laplantine est un spécialiste de ce qu’on appelle l’ethnopsychiatrie, qui étudie les désordres psychiques dans leur relation au contexte culturel et à ses systèmes d’interprétation et de traitement du mal. Au croisement de la psychologie clinique et de l’anthropologie, l’ethnopsychiatrie a inspiré des dispositifs originaux de prise en charge de la souffrance psychique au sein des populations de migrants. Lui-même évoque dans ce livre le rôle qu’il a joué dans la conception et la réalisation d’un projet de réseau de santé communautaire dans une favela de Fortaleza, basé sur l’idée que « la santé mentale doit être le bien commun de la communauté » et mettant en œuvre les notions de pathologie sociale et d’ « enveloppe culturelle du symptôme ». Dans un autre ouvrage, Ethnopsychiatrie psychanalytique , il étudie notamment les représentations de la maladie chez les Baoulés de Côte d’Ivoire en montrant comment différentes conceptions étiologiques induisent différents types de pathologie mentale et opèrent par réduction du mythe au symptôme. Le décentrement du regard est devenu une sorte de seconde nature chez lui, acquise au contact des autres, dans la connaissance partagée et la transformation de soi et de ses présupposés.

Mais l’appel à renoncer à la position asymétrique qui a longtemps été celle de l’anthropologie, disant d’en haut aux peuples étudiés la vérité de leur monde, ne doit pas pour autant basculer dans des allocentrismes « réactionnels et rivaux ». Il ne s’agit pas d’opposer à l’ethnocentrisme le relativisme de la différence culturelle ou, selon la formule de l’historien bengali Dipesh Chakrabarty, de « provincialiser l’Europe ». C’est ici que la référence à l’universalité de la connaissance prend tout son sens. Elle se construit dans les relations multilatérales que les anthropologues doivent développer avec les écoles existantes en Chine, en Inde, au Brésil ou au Mexique ainsi que dans de nombreux pays africains. Elle appuie ses avancées sur ce qu’on appelle l’anthropologie réciproque qui impulse par exemple des programmes d’ethnologie de la France par des chercheurs originaires d’autres aires culturelles et donne des résultats étonnants et le plus souvent savoureux. On peut en avoir un aperçu dans un autre ouvrage publié par CNRS Editions sous la direction d’Alain le Pichon et Moussa Sow : Le renversement du ciel , un ouvrage collectif qui rassemble les contributions de 17 auteurs, notamment Sénégalais, Malien, Iranien, Japonais ou Chinois. Ou encore dans le réjouissant petit livre publié par le sociologue Henry-Pierre Jeudy dans sa jeune maison d’édition Châtelet-Voltaire, une ethnographie à bicyclette, dont la symbolique de « petite reine » n’a pas échappé à Masahiro Ogino, Un Japonais en Haute-Marne . Deux livres dont j’ai parlé à ce micro et dont nos auditeurs pourront retrouver la chronique à la page de L’essai et la revue du jour.

Pour faciliter ces échanges, on peut aussi avoir recours à la pratique des emprunts. Le sinologue Jean-François Billeter en avait fourni un bon exemple lors d’un colloque à Taipei, dont le compte-rendu et les réflexions qu’il a suscitées ont été publiées chez Allia sous le titre Notes sur Tchouang-Tseu et la philosophie . Au cours des échanges portant sur des problèmes de traduction, le mot « politique » avait été évoqué. Le terme chinois, qui est composé de « gouvernement » et de « régler » ou « assurer le bon fonctionnement de quelque chose » a complètement évacué la référence à la polis et à l’idée de cité qui renvoie à celle d’une « association de citoyens égaux et libres délibérant publiquement de la façon de prendre en main leur destin ». Le sinologue suggère quelques équivalents permettant de traduire et d’intégrer la conception politique occidentale car, manifestement – je cite – « le terme chinois n’est pas porteur du gène démocratique ». Inversement François Laplantine conseille aux chercheurs en sciences humaines et sociales de s’inspirer du wu wei , le « non agir », qu’il estime particulièrement adapté au moment ethnographique de l’anthropologie, le moment du terrain. Cette « attitude faite de dépossession, de désappropriation, de déprises de significations établies » évoque irrésistiblement la sérendipité, une façon de laisser traîner librement son esprit aux aguets et de faire ainsi, d’une façon presque ludique et fortuite, des découvertes importantes mais pas forcément prévues par un protocole rigide. Ce que disait Jean Rouch à sa façon lorsqu’il écrivait qu’ « en ethnologie, accepter de se perdre est la moindre des choses ».

Jacques Munier

« Plutôt que de soutenir ce que l’autre rejette et de rejeter ce que l’autre soutient, tâchons d’y voir clair » Tchouang-tseu

Revue Anatoli N°3 Dossier La Turquie au carrefour des turbulences migratoires (CNRS Editions)

La Turquie, terre d’émigration (les Turcs forment la plus grande diaspora immigrée en Europe) mais aussi d’immigration, comme le rappelle Catherine Wihtol de Wenden en ouverture de cette livraison qui commence par un article d’Altan Gökalp, récemment disparu, spécialiste des migrations et des mouvements religieux de Turquie et qui signe une contribution sur Istanbul, décrit comme un Istanbulistan, un pays dans le pays, en somme. La ville comptait un million d’habitants dans les années 50, 10 millions en 1993, 17 millions en 2010

Luisa Piart sur les commerçants à la valise, qui ont envahi Istanbul dès la chute du rideau de fer, lorsque des millions de personnes venant d’Europe de l’est arrivaient en quête de produits de première nécessité qu’ils ramenaient dans leur valise

etc.

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