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François Mauriac contre son camp / Revue Le Magasin du XIXe siècle

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François Mauriac contre son camp, une anthologie présentée par Merryl Moneghett i (Le Monde) / Revue Le Magasin du XIXe siècle N°2 Dossiers Les choses (Champ Vallon)

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François Mauriac contre son camp, une anthologie présentée par Merryl Moneghetti (Le Monde)

« Pelaudé à droite, pelaudé à gauche, gibelin aux guelfes, guelfe aux gibelins », François Mauriac adopte, en exergue à sa vie publique d’éditorialiste dans la presse, ce que disait de lui-même dans ses Essais le fils le plus illustre de sa Guyenne, Montaigne. Sa très brève adhésion à Pétain en juin 40 lui vaudra de figurer dans le Dictionnaire des girouettes du pétainiste Jean Maze, publié en 1948, et c’est l’occasion pour lui de tirer au clair sa conception de la fidélité à certains principes : l’honnêteté intellectuelle et la liberté de penser. Celle qui lui fait prendre fait et cause, contre son camp , pour le gouvernement légitime de la République espagnole, à la manière de Bernanos dans Les grands cimetières sous la lune , celle qui l’amènera à soutenir la cause du nationalisme marocain et à dénoncer l’usage de la torture dans la guerre d’Algérie, mais celle aussi qui le fera s’insurger contre les excès de l’épuration, l’occasion notamment d’une passe d’armes avec un écrivain journaliste d’opinion comme lui et que pourtant il estime, Albert Camus, celle enfin qui l’engage dans une explication récurrente avec Charles Maurras, une lecture de jeunesse.

Merryl Moneghetti, qui a concocté cette anthologie d’articles, rappelle que ces contradictions apparentes relèvent aussi de la biographie de ce catholique issu de la bourgeoisie terrienne de Bordeaux, partagé entre l’influence d’une mère à la foi « ombrageuse à laquelle il résiste et celle d’un père disparu très tôt, républicain et sans doute agnostique. » Si son frère Pierre est un maurassien convaincu, son oncle et tuteur, lui, est un magistrat dreyfusard. A 20 ans, en 1906, le jeune Mauriac s’offusque de l’attitude de la justice à l’égard de Mme Canaby, accusée d’avoir tenté d’empoisonner son mari, et il est sensible au geste de cette intellectuelle amoureuse qui scandalise les bordelais et qui fournira le profil du personnage de Thérèse Desqueyroux. On sait que l’observateur aigu de la bourgeoisie bordelaise fera de celle-ci la matière et le décor de son œuvre romanesque. Et l’homme qui, sous l’Occupation avait participé aux Lettres Françaises clandestines et aux éditions de Minuit avec les communistes estimait à la Libération ne plus être tenu – je cite – de « servir sous le nom de Staline, la Gorgone goulue et policière que nous avions combattue sous le nom de Hitler ».

Dans un article du Figaro, en date du 14 juillet 1936 et intitulé La haine , il s’indigne de la campagne déclenchée contre le Front populaire et du climat de guerre civile qu’elle répand, et il s’amuse de cette insurmontable fracture entre les deux France qui semble pourtant le traverser lui-même. « La haine qui divise les Français a de profondes racines dans le temps » rappelle-t-il en se souvenant d’une dispute à table entre deux vieux messieurs sur la question du quiétisme : « Bossuet et Fénelon continuent de se battre dans de vieilles cervelles ». Et « tel petit homme de lettres, huguenot cévenol, qui défile avec le Front populaire, c’est contre Louis XIV, persécuteur des Camisards qu’en vérité il lève le poing ». Mauriac se souvient de Gide, « glissant d’une voix amère à un ami commun ces paroles qui paraîtront incompréhensibles aux jeunes gens d’aujourd’hui : oui, oui, vous avez signé pour la veuve d’Henry », et il gage que même en 1936, « le nom de Dreyfus ferait se battre les gens mieux que celui de Staline ». Je rappelle à l’intention des jeunes qui nous écoutent que le lieutenant-colonel Henry, soupçonné d’avoir fabriqué des faux pour incriminer Dreyfus, s’était suicidé en prison, donnant le prétexte à la révision du procès Dreyfus. Sa veuve avait alors ouvert une souscription pour payer les frais d’un procès en diffamation. « La haine roule à pleins bords ? conclut l’écrivain dans cet article. Vivons donc à contre-courant. »

En vérité, c’est un long segment de la grande histoire que l’on parcourt avec ce réfractaire au verbe haut mais à l’intelligence pondérée et à la plume ajustée. Des conséquences de la crise de 29, où on le voit prendre la défense de la classe moyenne contre les « requins » de la finance, à mai 68, où, dans son « illustre retraite, pour parler comme Rimbaud », sa copie remise, il se distrait en attendant la fin avec des lectures d’histoire, non sans analyser avec finesse la révolte de la jeunesse, c’est à une traversée du siècle que nous sommes conviés dans le regard singulier d’un homme libre mais conscient de ses attaches. Sa foi catholique, en particulier et pour sa meilleure part : la compassion, le sens de la justice et le modèle christique de la rédemption. Dans le débat qui s’est formé à la Libération autour de l’épuration et de ses abus, il s’est vu décerner par Le Canard enchaîné le surnom de « Saint-François des Assises » mais dans son esprit, il ne s’agissait pas d’une posture. « Cette poussière embrasée qui flottait sur Paris insurgé a été rabattue par les pluies d’automne », écrit-il en se plaçant dans la perspective de la reconstruction et de la réconciliation. Et tout homme – je cite – « même coupable, même chargé de crimes, doit être châtié sans être avili ».

Il y a des moments étonnants dans cette marche à vive allure à travers les méandres de l’histoire. Quand, même à faible distance de l’événement, « l’histoire traîne en longueur », par exemple, lorsqu’en 1937 Léon Blum, confronté aux dépenses d’armement et à une croissance en berne malgré la dévaluation du franc, décrète la pause des réformes. Ou bien sous l’Occupation, le bel hommage qu’il rend aux arbres et aux pierres après le couvre-feu, seuls témoins de la vie passée et symboles de l’activité silencieuse de la Résistance. Ou encore, dans un autre registre, en 1952, au moment difficile pour Antoine Pinay du vote de la loi de finances qui prévoyait notamment une majoration des droits sur l’alcool, un article intitulé « On ne badine pas avec l’apéro ». Je cite : « Les pieds lui glissèrent dans le sang ». Chateaubriand salua de ce mot féroce la chute du duc Decazes. L’histoire dira de cet excellent M. Pinay que les pieds lui ont glissé dans une flaque de Pernod…

Jacques Munier

Revue Le Magasin du XIXe siècle N°2 Dossiers Les choses (Champ Vallon)

Le Magasin qui pour sa deuxième livraison porte parfaitement son nom. Du chiffonnier aux grands magasins, en passant par les inventaires après décès ou le bric-à-brac des romans de Balzac on y trouvera tous les objets de la culture matérielle du XIXe siècle à une époque où ils s’installaient durablement dans le décor intime des intérieurs et n’étaient pas frappés d’obsolescence programmée, comme aujourd’hui. Il y avait même des trafiquants de croûtes de pain par les boulangers en vieux, comme le rappelle Jean-Didier Wagneur à propos de cette figure éminente de la bohème parisienne Alexandre Privat d’Anglemont et son recueil des « industries inconnues », un catalogue de professions et de produits improbables qu’on pouvait découvrir dans les rues de Paris. Philippe Berthier revient sur l’inventaire des « effets » trouvés dans l’appartement de Stendhal après sa mort, une longue liste de pauvres objets affectés des mentions répétitives : usé, très usé, en mauvais état, hors d’usage…

Et un florilège de citations et de définitions d’objets extraits d’ouvrages de l’époque qui montre la tendance lourde de l’époque à animer les choses d’une sorte de vie mimétique, reflet des mentalités à l’ère industrielle et au royaume de la manufacture

Bernard Vouilloux : A travers la culture visuelle du XIXe siècle

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