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Georges-Arthur Goldschmidt / 23ème Salon de la revue

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Georges-Arthur Goldschmidt : La joie du passeur (CNRS Editions) / 23ème Salon de la revue

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Ecrivain et traducteur, notamment de Nietzsche, Kafka ou Peter Handke, Georges-Arthur Goldschmidt revient ici sur l’art et la tâche du traducteur. S’il y a une émotion intense à se trouver sur cette ligne de crête entre deux langues – c’est « la joie du passeur » – il y a aussi une forme de responsabilité que n’élude pas le transfuge des mondes germaniques. Si je parle de tâche, c’est en référence au texte de Walter Benjamin sur la tâche du traducteur, où il développe cette belle métaphore d’une sorte de langage universel mais inarticulé qui ferait le lien entre deux langues concrètes, et qui est l’élément où se débat le traducteur. Georges-Arthur Goldschmidt a traduit le très beau livre de Walter Benjamin intitulé Allemands , une série de lettres mises en contexte, de Lichtenberg à Nietzsche en passant par Goethe, Kant, Hölderlin, Büchner ou les frères Grimm. Publié en 1936 le livre était explicitement destiné à sauver ce qui pouvait subsister en Allemagne de l’esprit des Lumières, « comme un recours contre l’accélération catastrophique de l’histoire », selon la formule de Th. Adorno dans sa préface.

En allemand, la tâche se dit Aufgabe, qui signifie également le devoir, au sens scolaire mais aussi au sens moral. C’est pourquoi on trouvera dans ce livre des réflexions sur ce qui s’est prêté dans la langue allemande à la barbarie nazie, ce qui a glissé dans ce que le grand philologue Victor Klemperer a nommé Lingua Tertii Imperii, la langue du Troisième Reich. On ne s’étonnera donc pas de lire ici des critiques virulentes de Heidegger – en particulier sur son impardonnable silence à l’égard de la Schoah – ou du livre d’Ernst Jünger paru en 1932 sous le titre Der Arbeiter , Le Travailleur, un livre qui, selon Goldschmidt – je cite « formule à lui seul l’essentiel du programme nazi », même si, comme on sait l’écrivain fut récusé par les nazis et fut assez proche des conjurés du 20 juillet 1944. Mais son contenu, je cite « la mobilisation totale, l’élimination des parasites, l’apparition d’une race des seigneurs » et surtout l’idée que la technique n’est en rien une puissance neutre mais qu’elle devient elle-même le monde qu’elle transforme et mobilise, tout cela a diffusé dans l’air du temps le substrat idéologique du nazisme. Heidegger et Jünger écrivent selon lui le même allemand, « raide et immobile, injonctif et compassé ». « Le bruit de cette langue – ajoute-t-il – curieusement métallique contient très exactement ce côté armé qui caractérisait la mise en scène hitlérienne. »

Voilà pour la tâche de celui qui à l’âge de 10 ans, son père déporté, doit se réfugier en France, où il sera recueilli par une famille d’agriculteurs qui viennent d’être distingués du titre de Justes . Côté plaisir, on lira avec bonheur les subtiles variations sur le thème de la différence entre les langues allemande et française. L’allemand est une langue du matin, nous dit Georges-Arthur Goldschmidt, « aux éclairages vifs, aux reliefs accusés, aux détails précis ». Le français est une langue du soir, qui porte vers les horizons, « une langue du survol », de la visée. Ce qui l’intéresse, c’est le but, l’aboutissement quand l’allemand reste attentif au cheminement. Par exemple le mal et das Böse , qui dit la méchanceté, la malveillance, l’intention de nuire, alors que le mal reste abstrait, voire presque attirant, sauf dans « mal au dents ». Pour l’auteur, qui a écrit deux beaux livres sur la langue de Freud, c’est sans doute cette attention portée au processus, au mouvement concret, à ce que Lacan appellera « perlaboration » - un néologisme directement issu de l’allemand - qui explique que la psychanalyse soit née dans cette langue.

Jacques Munier

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23ème Salon de la revue , à l’espace des Blancs-Manteaux, 48 rue Vieille-du-Temple 75004 Paris, les 12 et 13 octobre 900 revues exposées et des animations tout au long du weekend

Cette édition est dédiée à la mémoire de l’écrivain Mathieu Bénézet, qui nous a quittés cet été et qui fut, s’il en est, un homme de revues, créateur, animateur, contributeur généreux et inspiré

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