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Giorgio Agamben / Revue Cités

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Giorgio Agamben : Qu’est-ce que le commandement ? (Bibliothèque Rivages) / Revue Cités N°53 Dossier René Girard politique (PUF)

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Le philosophe poursuit ici son étude des concepts socio-juridiques qui sont au fondement des sociétés occidentales. Dans un ouvrage précédent consacré à la doctrine franciscaine, De la très haute pauvreté , il avait montré comment le choix de la pauvreté volontaire revendiqué par Saint François d’Assise constituait la mise en cause la plus radicale du droit de propriété qui s’était imposé tout au long de l’histoire occidentale. Les franciscains, au début du XIIIe siècle, feront d’ailleurs usage d’une terminologie juridique incluant le langage des droits. Ayant tout abdiqué : la propriété, la possession, l’usufruit et même le droit d’usage, ils avaient donné à ces notions un contour précis, où l’on a pu voir l’origine des droits subjectifs, attachés à l’individu en tant que sujet, en vertu de sa nature et de sa qualité intrinsèque d’être humain. Dans un autre ouvrage consacré à la question juridique et morale du serment, notamment dans le droit romain, Gorgio Agamben esquissait déjà une analyse du caractère performatif du langage en matière juridique. Aujourd’hui, il poursuit cette archéologie foucaldienne de notre modernité en interrogeant la notion de commandement, reléguée par Aristote hors du domaine de la philosophie et de la logique, lesquelles s’occupent des énoncés assertifs, ceux qui décident de l’être et de l’existence d’une chose, ou encore de la vérité ou de la fausseté d’une proposition. Tout comme la prière ou l’obligation morale – « tu ne tueras point » – le commandement est indifférent à la question de la vérité, il ressortit, non pas à la question de l’être mais du devoir-être et appartient donc davantage au domaine du droit, de la religion ou de la magie qu’à celui de la philosophie.

Il se trouve que la démarche archéologique est en l’occurrence particulièrement adaptée au traitement de la question. Car l’archéologie est la recherche d’une archê , terme grec qui signifie à la fois l’origine, le principe, et le commandement ou l’ordre. A Athènes, la magistrature suprême était exercée par l’Archonte, un terme qui signifie littéralement « celui qui commence ». Dans l’origine repose un principe de légitimation qui se transmet à celui qui commande. Cette équivalence sémantique entre le commencement et le commandement est clairement illustrée par la Bible et notamment dans la Genèse, qui s’ouvre sur la phrase « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre » et comme on peut le lire juste après, par un commandement : « Que la lumière soit ». Agamben poursuit sa lecture dans l’Evangile de Jean où il est dit qu’en archê, au commencement était le Logos, le Verbe, et il suggère en conséquence une traduction plus conforme : non pas au commencement, mais dans le commandement – c’est-à-dire sous la forme d’un ordre – était le Verbe. Car ce privilège du commencement se perpétue dans le commandement – je cite : « l’origine ne cesse jamais de commencer, c’est-à-dire de commander et de gouverner ce qu’elle a fait venir à l’être ».

Martin Heidegger, comme le relève Agamben, avait bien compris cette nature du commencement dans son concept d’Anfang . Pour lui, le commencement ne pouvait devenir du passé, il ne cesse jamais d’être présent « car il détermine et commande l’histoire de l’être ». Par une de ces figures étymologiques dont il avait le secret, il rapproche le terme allemand qui signifie « histoire » (Geschichte ) du verbe schicken , qui signifie « envoyer » et du mot Geschick , le destin, suggérant – je cite encore Agamben – « que ce que nous appelons une époque historique est en réalité quelque chose qui a été émis et envoyé par une archê , par un commencement qui demeure caché et reste cependant opérant dans ce qu’il a envoyé et commandé ». D’ailleurs le latin le dit également dans notre langue, puisque commander contient mander , du latin mandare , qui signifie aussi bien « envoyer » que « donner un ordre ou confier une charge ». Hegel le disait aussi à sa manière, lui qui soutenait que la fin est dans le commencement, lequel opère à la manière d’une matrice ou d’un code génétique qui prescrit son accomplissement.

Ce qui intéresse le philosophe dans cette archéologie du commandement, c’est aussi ce qu’elle révèle de la nature de l’obéissance. Revenant sur la distinction aristotélicienne entre assertif et performatif que j’ai évoquée au début, il observe que cette distinction a produit dans la culture occidentale deux ontologies différentes mais non sans relations entre elles : la première, celle de l’assertion, qui définit le mode d’existence et les qualités des êtres ou des choses et qui s’exprime à l’indicatif, et la deuxième, l’ontologie du commandement, du devoir-être et du devenir, qui s’exprime à l’impératif. La première s’impose dans le domaine de la philosophie et de la science, la seconde dans celle du droit, de la morale ou de la religion. Dans l’histoire de la pensée occidentale, ces deux ontologies ne cessent de s’opposer mais aussi de se croiser, comme dans la dogmatique chrétienne, qui consiste à « traduire l’ontologie du commandement dans les termes d’une ontologie de l’assertion ». Mais surtout, et c’est là qu’on rejoint la question de l’obéissance, Giorgio Agamben affirme que « dans les sociétés modernes, l’ontologie du commandement est en train de supplanter progressivement l’ontologie de l’assertion ». Il lui semble que, par une sorte de retour du refoulé, la religion, la magie et le droit, tout le champ du discours non assertif « jusqu’alors relégué dans l’ombre, régissent en réalité secrètement le fonctionnement de nos sociétés qui se veulent laïques et séculières », politiques et rationnelles. Ce retour se ferait, non pas sous la forme directe de l’impératif, « mais – je cite – sous celle, plus insidieuse, du conseil, de l’invite, de l’avertissement donnés au nom de la sécurité, de sorte que l’obéissance à un ordre prend la forme d’une coopération et, souvent, celle d’un commandement donné à soi-même ». Selon lui, le modèle de cet escamotage résiderait, non seulement dans le discours publicitaire ou le domaine des prescriptions sécuritaires, mais aussi dans la sphère des dispositifs technologiques, où le sujet s’imagine qu’il commande, du moment qu’il dispose de commandes, en effet, alors qu’il ne fait qu’obéir à l’usage prescrit par le dispositif lui-même.

Jacques Munier

Revue Cités N°53 Dossier René Girard politique (PUF)

Charles Ramond et Stéphane Vinolo s’étonnent dans leur présentation du fait que la théorie mimétique de René Girard, si elle a connu de nombreux développements anthropologiques, n’ait pas beaucoup inspiré de développements politiques, alors même qu’elle pourrait utilement s’appliquer à la question de la « disparition du politique » sous les flux du capitalisme esthétique (Gilles Lipovetsky L’esthétisation du monde), « des désirs et des institutions qu’ils engendrent ».

Paul Dumouchel : Girard et le politique

Yves Charles Zarka esquisse un parallèle éclairant entre R. Girard et Hobbes

Et également : Saint Paul aujourd’hui

Eric Marty, Antoine Guggenheim

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