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Godard dans l’œil de l’histoire / Revue Critique

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Georges Didi-Huberman : Passés cités par JLG. L’œil de l’histoire, 5 (Les Éditions de Minuit) / Revue Critique N° 814 Dossier Histoire et cinéma : nouveaux cadrages

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À quelles conditions une image peut-elle dire l’histoire, c’est la question que pose inlassablement Georges Didi-Huberman dans le polyptique publié sous le titre L’œil de l’histoire , dont ce dernier livre consacré à Jean-Luc Godard constitue le cinquième volet. Mais la question traverse toute son œuvre déjà considérable. Dans Images malgré tout il scrutait fiévreusement quatre clichés clandestins pris à Auschwitz et portant témoignage du processus d’extermination, illustrant la sentence de Blanchot selon laquelle dans les camps « l’invisible s’est à jamais rendu visible ». Il y était déjà question de Godard et d’Histoire (s) du cinéma , ainsi que de l’importance du montage, notamment celui qui produit « le constant recroisement des événements, des paroles, des textes », condition nécessaire pour que l’archive délivre son message. Dans le premier volume de L’œil de l’histoireQuand les images prennent position – il étudiait la manière très particulière dont Brecht use du montage pour révéler « un grand nombre de motifs inaperçus, de symptômes, de relations transversales aux événements » dans l’étrange mais suggestif album de collages intitulé ABC de la guerre , avec les photographies de la guerre aérienne, les coupures de presse, les cadavres de soldats, les portraits de dirigeants politiques, les statistiques, villes en ruines, œuvres d’art vandalisées par la violence militaire… Là aussi, au croisement de l’analyse historique, de l’engagement politique et de la dimension esthétique, il mettait en valeur la puissante capacité de résistance des images, résistance à l’oubli, en particulier celui de l’histoire des vaincus.

« Comme par un mouvement de respiration ou comme par un rythme de diastole et de systole, l’image bat. Elle oscille vers l’intérieur, elle oscille vers l’extérieur. Elle s’ouvre et se ferme » écrivait-il alors pour décrire le langage vibratoire des images tout en indiquant le moyen de leur faire rendre sens. Chez Godard il voit ce travail à l’œuvre dans son art consommé de la citation et du montage. De celui qui « semble s’être donné pour tâche de voir le temps » il interroge « l’inquiétude du présent » à travers la « constellation de passés cités destinée à nous ouvrir les yeux sur le monde historique dont toutes ses images sont obstinément tressées ». Ne les citant que pour les « remonter » dans tous les sens du terme – remonter le temps, monter et remonter les images – Godard s’emploie par un usage caractéristique du cadrage de phrases à frapper les esprits. « Citer le passé – affirme Georges Didi-Huberman – n’a que très peu de sens – autre qu’antiquaire ou nostalgique – si l’on ne s’acquitte pas du souci de le citer à comparaître , de le citer au procès toujours ouvert de notre histoire présente. Les passés cités ne valent qu’à porter plainte contre les états présents de l’injustice. »

« J’aime bien confondre les choses » confie Jean-Luc Godard. Georges Didi-Huberman traduit ce propos en le renvoyant d’une part à son esthétique du montage, et en distinguant d’autre part les deux sens de « confondre » : celui qui se dit du procureur qui parvient à désigner la culpabilité du prévenu et celui qui l’amène à associer une image d’Auschwitz à celle des massacres des camps palestiniens de Sabra et Chatila. Le philosophe ne tranche pas, reportant cette tâche à l’histoire au-delà des débats que cette mise en regard a suscités. « Le montage, affirme le cinéaste, « c’est l’art de produire une forme qui pense, l’art de donner un sens dialectique à l’image ». Même « avec le côté je-m’en-foutiste des faux-raccords assumés » ajoute l’auteur.

« Une image n’est pas forte parce qu’elle est brutale ou fantastique – écrivait Pierre Reverdy à propos de l’image poétique – mais parce que l’association des idées est lointaine et juste. » Et il ajoutait : « L’image de parti-pris est détestable… Il ne s’agit pas de faire une image, il faut qu’elle arrive sur ses propres ailes. » Entre le parti-pris, la métaphore ou la métonymie et l’inconnue assumée de l’équation image l’œil de Godard semble vaciller. Georges Didi-Huberman s’emploie à prendre la mesure de la tension quasi voltaïque de cette oscillation.

Jacques Munier

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Revue Critique N° 814 Dossier Histoire et cinéma : nouveaux cadrages

Michel Foucault disait à ce sujet que le cinéma pouvait « faire passer de l’histoire », dynamiser notre mémoire ou au contraire la fossiliser. Comment le cinéma peut-il devenir archive, au sens aussi où l’entendait Kracauer qui considérait la production cinématographique comme « reflet de la mentalité » d’une nation, comment parler d’histoire au cinéma, c’est le thème de cette livraison de la revue. Et l’on revient à Godard, notamment au long et vif débat qu’il a eu à ce sujet avec Marguerite Duras

Au sommaire :

Ophir LEVY : Se payer de mots ? Godard, l’histoire, les « camps » Michael Witt, Jean-Luc Godard. Cinema Historian Marguerite Duras, Jean-Luc Godard, Dialogues

Pierre EUGÈNE : Mobilis in mobili . L’émotion de l’histoire chez Serge Daney Serge Daney, La Maison cinéma et le monde. 3. Les années Libé, 1986-1991

Dork ZABUNYAN : La voie des images, la traversée de l’histoire Sylvie Lindeperg, La Voie des images. Quatre histoires de tournage au printemps-été 1944

ENTRETIEN Sylvie LINDEPERG : Des lieux de mémoire portatifs Entretien réalisé par Dork ZABUNYAN

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A lire aussi en ce lendemain d’élections israéliennes

La revue Lignes N°46

PENSER LA PAIX, PENSER L’IMPOSSIBLE : LE CONFLIT ISRAELO-PALESTINIEN

« Pour la première fois, Lignes aborde la question brûlante du conflit israélo-palestinien. En confiant l’élaboration de ce numéro à un collectif d’intellectuels qui militent pour le rapprochement des deux communautés nationales. Il s’agit de penser la possibilité de la paix. Un numéro exceptionnel. »

Extraits de la « Présentation » de Henri Cohen-Solal :

L’espace de cette publication est un espace de médiation, que nous avons ouvert, Aline Alterman, Lucy Nusseibeh et moi-même : un espace de médiation entre Palestiniens, Israéliens et quelques autres. Nous avons respecté dans notre démarche les règles fondamentales d’un espace de médiation entre des parties en conflit pour que celles-ci puissent s’entendre et se respecter.

Les textes publiés se répartissent en une douzaine d’articles écrits par des Palestiniens et des Israéliens vivant au Proche Orient ou en diaspora. À ces intellectuels s’ajoutent quelques autres sensibles aux questions soulevées par le conflit. Il ne me semble pas qu’il puisse exister vraiment, pour ces deux peuples, de solution imposée de l’extérieur. Le chemin doit être celui d’une confiance retrouvée l’un dans l’autre, pour avancer ensemble. C’est à cela, aussi, que veut œuvrer cette publication.

Le climat dans la région se dégrade profondément, mais cela signifie pour nous, précisément, que nous devons renforcer les possibilités d’une confiance partagée. Il nous faut traiter du traumatisme et de l’angoisse, tout comme de notre idéal et de notre espérance. Ces textes reflètent tous ces états contradictoires où le Proche Orient nous fait plonger quotidiennement. La quête d’une voie du milieu pour se dégager de la haine et du conflit est-elle possible ? Ces textes insistent à poser la question.

[…] Même si le rapport au réel de la peur est différent chez le peuple palestinien – un peuple qui vit aujourd’hui sous le joug de l’occupation –, différent de celui qui émerge dans la conscience tourmentée de l’histoire du peuple juif et des Israéliens, chacun de ces deux peuples est en prise avec la peur – dans l’histoire fondée, et dans leurs psychismes tout autant irrationnelle, souvent inconsciente –, avec la peur de disparaître.

Certes nous ne sommes pas suffisamment naïfs pour ignorer qu’il existe une effroyable manipulation institutionnelle de la colère, et une exploitation politique de la peur, qui conduisent, pour les besoins de quelques gouvernances aveuglées, à fabriquer des mauvais objets, des démons et des anges, à nourrir la haine de l’autre et l’idéalisation de soi. Mais nous avons choisi de nous tenir hors du champ des jugements à l’emporte-pièce, si possible de développer quelque croyance dans la non-violence, l’écoute, la reconnaissance et le respect mutuels. Ce recueil de textes d’intellectuels si éloignés les uns des autres, marquant chacun sa différence, en témoignent.

Numéro coordonné par Henri Cohen-Solal, Lucy Nusseibeh et Aline Alterman

Contributeurs

Abdelfattah Abusrour (directeur du Centre Alrowwad pour la culture et la formation théâtrale, Bethléem, Palestine) Aline Alterman (philosophe, poète, Paris) Amneh Badran (politologue, université Al-Quds, Palestine) Denis Charbit (politologue, Open University, Tel Aviv) Anne-Marie Codur (intellectuelle, musicienne, études pour la paix et la non-violence, Boston, MA, USA) Henri Cohen-Solal (psychanalyste, directeur du collège doctoral Paris-Jérusalem) Jackie Feldman (anthropologue, université Ben Gourion, Neguev, Israël) Edgar Laloum (éducateur, fondateur du Beit Ham, Israel-France) Salman Masalha (lettré de civilisation et langue arabe, écrivain, poète, essayiste, Israël) Stéphane Mosès (philosophe, université hébraïque de Jérusalem, décédé) Lucy Nusseibeh (philosophe, université Al-Quds, Palestine. Directrice du MEND (Middle East Nonviolence and Democracy, Ramallah)) Valérie Pouzol (historienne, CNRS, Paris) Daniel Verba (sociologue, université de Paris XIII) Elisabeth Weber (philosophe, Université de Santa Barbara, CA, USA)

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