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Gouverner c’est servir / Revue Charles

7 min
À retrouver dans l'émission

Jacques Dalarun : Gouverner c’est servir. Essai de démocratie médiévale (Alma Editeur) / Revue Charles N°1 (Editions La Tengo)

Ernst Bloch: Thomas Münzer, théologien de la révolution (Les Prairies ordinaires)

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La démocratie n’est certes pas une invention du Moyen Age. Mais dans cet essai profond et très documenté, arrimé à l’examen des sources, Jacques Dalarun redonne vie à une étonnante et paradoxale tradition issue des communautés monastiques des XIIème et XIIIème siècles, qui ont tenté d’instituer une forme de gouvernement à rebours où le détenteur de l’autorité doit se faire le serviteur de ceux qu’il dirige, appliquant à la lettre la promesse évangélique selon laquelle « les derniers seront les premiers et les premiers les derniers ». Certaines communautés ont même poussé le paradoxe jusqu’à mettre à leur tête, par principe, ceux d’entre leurs membres les moins dignes de cette charge et d’une manière générale, c’est le modèle pastoral qui a inspiré l’art de gouverner au sein de ces collectivités, « un art de gouverner les hommes qui les enrobe plus qu’il ne les domine », comme dit l’auteur, et qui s’inscrit en ligne directe dans la tradition du Christ berger.

Celle-ci, Michel Foucault l’avait relevé dans son cours de 1977 et 78, paru sous le titre « Sécurité, territoire, population », est aussi éloignée que possible du modèle politique de la démocratie grecque. Foucault observe la rareté de cette métaphore pastorale dans le vocabulaire politique des anciens Grecs, à l’exception notable de Platon qui, dans le Politique, évoque le thème du pasteur comme figure du roi ou du magistrat, mais c’est pour lui préférer le modèle du tisserand, qui trame le réseau des fils qui se croisent et s’opposent, comme l’audacieux et le sage, pour en faire le tissu d’une société harmonieuse. D’ailleurs, pouvoir politique et pastoral ont conservé dans l’Occident chrétien, malgré de nombreuses interférences et alliances, leur caractère distinct. Foucault y voit même un trait caractéristique de cette civilisation et d’un art de gouverner qui s’appuie sur la référence au salut, à la loi et à la vérité. Je cite : « Le pasteur guide vers le salut, il prescrit la loi, il enseigne la vérité ». Et surtout, « le pasteur est au service du troupeau », c’est ce qu’il appelle le paradoxe du berger : « sacrifice de l’un pour le tout, sacrifice du tout pour l’un », c’est la parabole de la brebis égarée qui accapare toute l’attention et le souci du berger.

Jacques Dalarun montre à travers de nombreux exemples de communautés religieuses et de règles monastiques, celle de Saint Benoît mais aussi la Règle pastorale de Grégoire le Grand qui s’appliquait aux évêques, authentiques figures de pasteurs, celles des franciscains ou des dominicains, que les forces vives du message évangélique, bouleversantes eu égard à cette société d’ordre, au singulier comme au pluriel, qui fut celle du Moyen Age, se sont trouvées potentiellement libérées par ces conceptions d’une gouvernementalité à fronts renversés. Même si l’exaltation de ces vertus d’humilité ou de pauvreté volontaire pouvait être récupérée pour justifier la domination des puissants et l’exploitation, l’horizon utopique qu’elle déployait avait pour le moins une forte teneur subversive. C’est le même élan utopique qui inspirera en Allemagne la Guerre des paysans et des mineurs conduite au XVIème siècle par le prédicateur Thomas Münzer, l’auteur du Sermon aux princes, dont Ernst Bloch a fait une figure de théologien révolutionnaire, héros de l’émancipation populaire, une révolte qui eût par la suite de nombreuses répliques et qui trouvait son origine dans la lecture littérale de la Bible, son esprit messianique et égalitariste.

Jacques Dalarun se réfère également aux travaux de Giorgio Agamben qui considère en écho à la très discutée Théologie politique de Carl Schmitt que l’archéologie du politique est à faire du côté de la théologie. Il cite « Le Règne et la gloire », qui s’interroge, dans le prolongement du cours de Foucault, sur les modalités et les raisons qui ont poussé le pouvoir, en Occident, à prendre la forme d’une « oikonomia », c’est à dire au sens grec d’un gouvernement des hommes. Mais on peut ici évoquer un ouvrage plus récent, « De la très haute pauvreté », le vœu cardinal des ordres mendiants comme les franciscains. Dans leur pauvreté revendiquée, et dans les débats théologiques qui ont tenté d’imposer des limites à leurs spéculations jugées excessives et à leur choix d’une existence entièrement soustraite à l’emprise du droit, c’est une conception de la vie communautaire, de la relation entre l’action humaine et la norme, mais surtout entre l’usage des choses et la propriété privée qui s’affirme radicalement révolutionnaire et va inspirer des mouvements spirituels que l’Eglise, après avoir tenté de les contenir ou de les intégrer à des ordres existants, finira par condamner comme hérétiques. L’idée de la pauvreté volontaire, qui fera son chemin, est qu’on peut opposer un droit d’usufruit légitimé par les commandements divins au droit de propriété qui assure et reconduit des dynasties que seule justifie la transmission d’un héritage.

« Ni juif, ni grec, ni esclave, ni libre, ni homme ni femme », comme l’affirme l’Epître aux Galates, l’humilité n’est plus la condition assignée aux petits, aux déshérités mais la vertu de celui qui s’applique à leur service. Comme le souligne Jacques Dalarun, « le paradoxe du christianisme médiéval comme idéologie est qu’il entretient un rapport critique au système social qu’il légitime ». Ce jeu entre l’ordre social, le principe espérance et l’idéologie dominante secrète du doute, de l’insatisfaction, de l’innovation, il crée le mouvement. Alors, la recette c’est : un zeste de christianisme bien compris, deux doigts d’imagination politique, et c’est servi pour la campagne en cours.

Jacques Munier

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