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Grand patron, fils d’ouvrier / Revue Esprit

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Jules Naudet : Grand patron, fils d’ouvrier (Seuil) / Revue Esprit N°404 Dossier Les convertis, avenir de la religion ?

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L’étonnante trajectoire et le profil singulier du grand patron que Jules Naudet nous fait découvrir illustre un modèle de mobilité sociale qui peine encore à s’imposer en France, où dominent le prestige des grandes écoles et le capital symbolique des « héritiers ». Issu de l’immigration italienne, fils d’ouvrier, il n’a fait ni classe prépa, ni grande école mais après un IUT, l’Institut national polytechnique de Grenoble. « Initialement, je n’avais pas d’ambition – confie-t-il au sociologue – ce sont les autres qui en ont eu pour moi ». Les autres, ce sont d’abord certains professeurs qui repèrent les qualités de l’étudiant, sa capacité à animer et à motiver des groupes de travail, et qui le poussent à poursuivre ses études. Lorsqu’il obtient son diplôme d’ingénieur, son grand-père, ancien ouvrier agricole en Calabre devenu maçon en France, lui donne de l’ingegniere long comme le bras, il mettra plus d’une semaine pour cesser de le vouvoyer. Et au sein de l’entreprise qu’il intègre, d’autres soutiendront son ascension à la faveur d’une évolution des méthodes de management consistant à valoriser davantage les qualités personnelles que l’origine ou le label des diplômes.

Dans ce groupe multinational du pétrole dont il dirige aujourd’hui la filiale française, c’est une culture d’entreprise anglo-américaine qui prévaut. Elle illustre ce que le sociologue Ralph Turner appelle la « mobilité de compétition », qu’il oppose à la « mobilité de parrainage ». Nourrie par le « rêve américain » de réussite sociale, la mobilité de compétition vise à s’assurer la loyauté des classes défavorisées en s’appuyant – je cite – « sur la combinaison d’une vision tournée vers l’avenir, d’une norme universelle d’ambition et d’un sentiment général de sympathie pour l’élite ». C’est ainsi qu’une culture de la « deuxième chance » s’enracine dans l’éthique du travail et la méritocratie, qui repose notamment sur des institutions d’enseignement supérieur permettant à des adultes de reprendre les études, et grâce un système de transferts, de les poursuivre dans les universités les plus prestigieuses, un peu comme s’il existait chez nous des passerelles entre les IUT et l’École polytechnique. La mobilité de parrainage , quant à elle, correspond davantage au modèle français, et revient à coopter l’élite en fonction de critères de mérite supposé, le plus souvent sociaux et culturels, et qu’on ne peut atteindre par soi-même, quels que soient les efforts ou les stratégies. D’où le sentiment d’étrangeté de ceux qui parviennent par leurs propres moyens dans les sphères de l’élite et ignorent les codes de la distinction. Jules Naudet avait étudié dans un ouvrage précédent, Entrer dans l’élite (PUF), les parcours de transfuges de classe aux États Unis, en Inde et en France. Les cas étudiés dans notre pays témoignent du choc ressenti par les impétrants, qui crée en retour une sorte de clivage, voire de schizophrénie chez des personnes qui ne parviennent pas à trouver leur place entre deux mondes.

Rien de tel, pourtant, chez notre grand patron. S’il sacrifie volontiers aux rites de la haute bourgeoisie, qu’il est membre du très huppé Automobile Club de France dont les larges terrasses, à proximité du Crillon, offrent une vue imprenable sur la place de la Concorde et le Palais Bourbon, il règne dans son appartement de 200 m2 où il accueille des proches en galère une ambiance bohème qui vient de la juxtaposition anarchique du vieux et du neuf, du modeste et de l’ostentatoire. Ses collaborateurs concèdent qu’il manque de virtuosité devant les grandes assemblées mais assurent qu’il n’a pas son pareil pour convaincre n’importe qui en tête-à-tête, concurrent, ministre ou syndicaliste. Son expérience l’a aidé à gérer plus d’un conflit social et il aime à rappeler à ses interlocuteurs d’où il vient. En fait, conclut le sociologue, s’il assume aussi facilement son origine populaire, c’est parce qu’elle est « le moteur de la confiance qu’il a en sa vision du monde ».

Jacques Munier

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Revue Esprit N°404 Dossier Les convertis, avenir de la religion ?

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Paolo FLORES D'ARCAIS Comment sauver l'Europe

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