LE DIRECT

Guerre et sociétés / Revue Hippocampe

6 min
À retrouver dans l'émission

Yohan Ariffin, Anne Bielman Sánchez (dir.) : Qu'est-ce que la guerre? (Antipodes) / Revue Hippocampe N°8 Dossier Liban

hippocampe
hippocampe
guerre
guerre

La guerre est pour l’anthropologue un terrain miné . L’expression avait été employée il y a quelques années dans un numéro de la revue Ethnologie française qui parcourait certains de ces nouveaux terrains à risques investi par les ethnologues. Dans une livraison récente de la revue L’Homme consacrée aux relations de l’anthropologie européenne et américaine sous le titre Miroirs transatlantiques , Jackie Assayag évoquait dans un article intitulé L’anthropologie en guerre ce thème récurrent dans l’anthropologie aux Etats Unis, depuis la question indienne jusqu’aux « ethnologues embarqués » à la manière des « journalistes embarqués » au cours des opérations de contre-insurrection en Afghanistan ou en Irak. Mais à part le remarquable travail d’Elisabeth Claverie sur les apparitions de la Vierge dans un village croate de Bosnie-Herzégovine au beau milieu de la guerre en ex-Yougoslavie, un ouvrage publié sous le titre Les guerres de la Vierge , le terrain des conflits armés a été peu arpenté par les ethnologues européens. C’est donc tout l’intérêt de l’ouvrage qui paraît aujourd’hui et qui rassemble, avec celles des anthropologues, les contributions de sociologues, d’archéologues, d’historiens, de philosophes, et même de neurobiologistes ou de psychiatres.

Freud s’était déjà interrogé sur le phénomène, dans un texte de 1932 intitulé Pourquoi la guerre? écrit en réponse à une lettre d’Albert Einstein qui lui demandait s’il y avait un moyen de guérir les hommes de leurs penchants guerriers. Un auteur souligne le pessimisme du fondateur de la psychanalyse devant le déchaînement de violence de la Première Guerre mondiale, laquelle marquait la fin d’un monde et, comme le constatait amèrement Paul Valéry, imposait l’évidence du sentiment que les civilisations sont « mortelles ». Dès lors une interrogation parcourt les différentes contributions: quelle est la part, dans la violence organisée, de la nature humaine et de la culture ?

L'anthropologue Mondher Kilani analyse le concept de "guerre totale", théorisé par Clausewitz après les guerres de la Révolution et de l’Empire et il s’emploie à renverser la fameuse formule « la guerre, c’est la politique continuée par d’autres moyens » en montrant que la politique est la poursuite de la guerre « par d’autres moyens »... Et le philosophe Hugues Poltier oppose le point de vue cosmopolitique de Kant, qui repose sur le droit, à la "vision statocentrique" de Hegel, qui contiendrait en germe ces guerres dites « mondiales » où toute une nation est mobilisée. Mais la forme traditionnelle de la guerre conventionnelle, qui oppose deux ou plusieurs armées nationales semble devoir être momentanément reléguée au profit de nouvelles formes de guerre, transnationale, civile ou dite « asymétrique ». Pour Jacques Lévy la disparition progressive des conflits interétatiques, du moins dans les pays développés, annoncerait l’arrivée de conflits à l’intérieur même des Etats.

L’archéologue Anne Bielman Sánchez remet en question l’image quelque peu « idyllique » qu’on a pu se faire de la guerre dans l’Antiquité grecque, soi-disant soumise à des règles. Elle rappelle la discrétion des sources sur le sort des non-combattants capturés, notamment des femmes, « quelques non-dits éloquents » qu’elle s’emploie à faire entendre. L’archéologie expérimentale – qui consiste dans la reconstitution de combats avec des reproductions d’armes de l’époque – a permis également de retoucher quelque peu l’image de "barbares" se ruant dans le combat avec sauvagerie mais sans stratégie, que les historiens romains ont souvent donnée des Gaulois, comme le montre l’archéologue Thierry Luginbühl. En fait, ces charges frénétiques apparaissaient comme le meilleur moyen pour ouvrir une brèche et tenter la victoire malgré une infériorité numérique.

Dans un ouvrage collectif dirigé par Rémy Bazenguissa-Ganga et Sami Makki, Sociétés en guerre. Ethnographies des mobilisations violentes (Editions de la MSH), consacré l’état de guerre endémique de si nombreux pays dans le monde, et sous ses différents aspects – militaire et sécuritaire mais aussi humanitaire ou social – les auteurs montrent que vivre entre guerre et paix, est devenu le lot quotidien des populations civiles, et en particulier des recrutés locaux des organisations humanitaires, soit la grande majorité, 90% du personnel du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés en Afghanistan, par exemple. Associés dans l’esprit des populations aux « étrangers » qui occupent le pays, mal vécus dans les sphères du pouvoir où ils interviennent constamment, ils sont régulièrement la cible des combattants. Leur existence dans cet entre-deux, tout comme celle des paysans colombiens dans les territoires contrôlés par les FARC est emblématique de la situation de guerre larvée que connaissent tant de régions du monde. Comme disait Foucault, « le dieu elliptique et sombre des batailles doit éclairer les longues journées de l’ordre, du travail et de la paix ».

Ces guerres larvées, si elles peuvent avoir une base culturelle, ont également une teneur sociale. Dans de nombreux pays d’Afrique la diversité ethnique, nationale et religieuse constitue un terreau favorable à la mobilisation de type communautariste et « vigilantiste » d’une catégorie sociale qui est aussi une classe d’âge, celle des jeunes. Une situation qui fait que les milices ne désarment pas et font régner leur loi dans de nombreuses régions du continent, pratiquant rackets et enlèvements. Un effet pervers de ce que les auteurs appellent « les institutions gérontocratiques africaines »

Jacques Munier

Revue Hippocampe N°8 Dossier Liban

N’y voyez pas un lien direct avec le thème de la guerre, même si l’extraordinaire diversité confessionnelle de ce pays et sa situation de carrefour au Proche-Orient l’a jadis plongé dans une terrible guerre civile et qu’aujourd’hui, avec le conflit syrien, on puisse craindre que les affrontements ne soient exportés au Liban, ce qui est déjà en partie le cas, avec l’appui des milices du Hezbollah à la répression sanglante exercée par l’armée du régime. La revue Hippocampe poursuit avec cette livraison son approche thématique de la culture au pays du cèdre, même si le drame syrien s’est invité dans l’édito.

Au sommaire de ce N°

La librairie française Antoine à Beyrouth, la poésie nocturne d’Etel Adnan, David Collin qui déconstruit le mythe de la Suisse du Proch-Orient, Sandra Iché sur le mensuel L’Orient Express et Katrin Saadé présente le Hangar, un lieu d’expositions situé au sud de la capitale, en plein « Hezbollaland ». Avec les photographies de Ziad Antar, un portfolio inédit

Et puis, à propos de la guerre, je rappelle le N°22 de la revue qui fait le lien entre civils et militaires, la revue Inflexions consacrée pour cette dernière livraison au thème du courage (La documentation française) à retrouver sur le site de FC à la page du 21 mars de L’essai et la revue du jour

L'équipe
Production

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......