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Guillaume Le Blanc / revue "Travail, Genre et Société, n°32"

7 min
À retrouver dans l'émission

Durant toute cette semaine de Noël, Antoine Dhulster remplace Jacques Munier. ..

Guillaume Le Blanc
Guillaume Le Blanc

-il chronique aujourd'hui l'essai de Guillaume Le Blanc , "L'Insurrection des minuscules" (Bayard) et la revue "Travail, Genre ert Société, n°32, "Vue d'ailleurs "" (éd. de La Découverte)

Les grands films de Charlie Chaplin, prenons les Temps modernes, le Kid, ou la ruée vers l’or, portent en eux une tension existentielle. Une tension qui est incarnée par le destin de Charlot. Ce vagabond, ce parfait anti héros, se trouve confronté à l’absurdité d’une société moderne, qu’il ne comprend pas, et qui ne le comprend pas. Tout au long de ses aventures on le voit ainsi échouer systématiquement à mener une vie rangée, et même, d’une certaine manière, à fuir cette vie rangée de toutes ses forces. Mais sans jamais se départir de sa bonne humeur, de ses espoirs, et de ce soupçon de folie grâce auquel il trouve toujours, tout de même, le moyen de s’en sortir.

Le philosophe Guillaume le Blanc, qui travaille depuis des années sur les notions d’exclusion et de vulnérabilité, voit dans cette figure ambivalente de Charlot un parfait symbole de la condition de l’homme libre, qui n’aspire à rien d’autre qu’au changement perpétuel, en somme à une espèce de précarité choisie, contre les valeurs sociales dominantes.

Son essai peut être qualifié de traité cinématographico-philosophique. Son objectif est tout entier contenu dans son titre : l’insurrection des vies minuscules . Soit la nécessaire révolte des faibles, des exploités, représentés par la figure de Charlot, contre l’ordre du monde, et contre les valeurs des dominants. Dans la ligne de mire de l’auteur : l’injonction sociale d’exercer un travail, de fonder une famille, de se rattacher à une nation. Cela donne trois chapitres du livre, intitulés Travail Famille Patrie, la référence aux valeurs du régime de Vichy, quelque peu provocante, n’étant bien sûr pas innocente.

La valeur du travail est particulièrement dénoncée à travers l’exemple bien connu de Charlot ouvrier à la chaine dans les Temps Modernes, qui se fait happer par la machine – usine devenue folle. Le travail apparaît dans cette séquence dans sa vérité nue : un processus répétitif et aliénant, qui mutile symboliquement la vie de toux ceux qu’il est parvenu à réduire en esclavage. Au delà même de toute considération matérielle, économique, le travail aurait réussi, selon l’auteur à régir complètement la vie des masses, qui n’auraient plus d’autres aspirations que celles offertes par l’activité professionnelle rémunérée.

Pour se sortir de ce nihilisme Charlot et avec lui tous les hommes libres choisissent de s’amuser de l’état du monde, et surtout ils renoncent à ne serait-ce que tenter d’exercer sur le monde quelque type de pouvoir que ce soit.

On pourrait tout à fait rapprocher cette attitude d’indifférence sacrée, de celle des mystiques des grandes religions.

Sans s’inscrire dans cette tradition, le propos de l’essai est tout entier tourné vers l’idée de la fuite, soit la démission face au réel, mais qui se trouve ici présentée sous un jour favorable. Cette fuite serait un idéal, selon les mots de Gilles Deleuze « une espèce de délire. Délirer, dit Deleuze, c’est exactement sortir du sillon. » Guillaume le Blanc va plus loin : selon lui la fuite n’est rien d’autre que le moyen suprême de se trouver. Seul l’arrachement aux conventions déterminées par le groupe, permettrait à l’individu de se réaliser pleinement, en vivant sa vocation créatrice. Cette vision utopiste de l’existence trouve ses fondements théoriques. « Au commencement de la démocratie, il y a Charlot », résume l’auteur. Plus précisément : la démocratie véritable, l’espace du commun, une notion qui suscite beaucoup de débats dernièrement, ne serait viable que lorsque ses modalités seraient discutées en permanence. Il ne pourrait y avoir de démocratie que dans la mesure où ses propres règles seraient mises et remises en cause à chaque instant, par des citoyens qui seraient soucieux les uns des autres.

Dans son utopisme radical souvent discutable, cet essai trouve néanmoins sa cohérence, le détour par la figure de Charlot est éclairant, il permet de remettre en cause utilement certaines habitudes de pensées qui finissent par avoir la force des évidences.

La revue du jour décrypte elle aussi le travail et sa dimension aliénante

Le numéro 32 de la revue Travail Genre et Sociétés, du réseau de chercheurs MAGE, consacre un dossier aux trajectoires professionnelles de femmes du monde entier, intitulé « Vues d’ailleurs ». Un mot revient à longueur d’articles : précarité.

Celle-ci se décline d’abord en Chine, où l’instabilité est le prix de l’émancipation économique pour toutes ces femmes qui quittent les zones rurales du pays pour venir travailler dans les grandes villes.

En Amérique latine, de São Paulo à Mexico cette précarité est utilisée par les pouvoirs publics jusque dans l’assistance au plus pauvres, qui s’appuie le plus souvent sur des réseaux de militantes plus enclines que les autres à accepter des conditions de travail difficiles.

L’Europe n’est pas épargnée par ces questions de genre, on le voit avec une monographie consacrée à la presse quotidienne sportive de la Suisse romande. Les femmes s’y trouvent dans l’obligation de composer avec des codes sociaux et professionnels largement définis par des hommes, ces codes culturels ayant comme c’est souvent le cas, des répercussions bien concrètes en termes sociaux et économiques.

Intervenants
  • pilosophe, professeur de philosophie sociale et politique à l'université de Paris
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