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Heidegger, philosophie et politique / Revue Cités

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Jacques Derrida , Hans-Georg Gadamer , Philippe Lacoue-Labarthe : La conférence de Heidelberg (1988). Heidegger, portée philosophique et politique de sa pensée (Lignes/Imec) / Revue Cités N°58 Dossier La philosophie en France aujourd’hui (PUF)

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Au moment où paraissent en Allemagne les Cahiers noirs de Heidegger, qui ne doivent pas ce sombre titre qu’à la couleur de leur couverture d’origine, le document publié aujourd’hui, La conférence de Heidelberg , apporte une pièce supplémentaire au dossier des rapports du philosophe avec le nazisme. On peut rappeler qu’il fut encarté au parti nazi dès 1933 et nommé par le régime recteur de l’université de Fribourg, poste dont il démissionna un an après. Le problème crucial pour ceux qui se sont réclamés de sa pensée ou s’en sont inspirés est bien évidemment de savoir dans quelle mesure cet engagement politique a pu la contaminer. L’autre question soulevée par l’attitude de Heidegger après la chute du nazisme et la découverte de l’horreur des camps de la mort concerne son absence de repentir et de condamnation de la solution finale. Ces deux questions majeures se sont posées tout particulièrement en France, où l’influence de l’auteur de Sein und Zeit a été déterminante, de Sartre à Derrida, en passant par Merleau-Ponty, Emmanuel Lévinas et même Foucault qui, sans l’avoir pratiquement jamais cité a déclaré peu avant sa mort que la lecture de Heidegger avait été décisive pour lui. C’est ce qui donne tout son intérêt à la discussion qui se tient à l’université de Heidelberg début 1988, dans l’amphithéâtre lui-même où Heidegger avait prononcé en 1933 son discours sur « L’Université dans le nouveau Reich », en écho à son fameux Discours du rectorat .

A l’époque où cette discussion a lieu, ses trois protagonistes ont déjà publié des réflexions sur la question politique chez Heidegger dans un contexte d’effervescence intellectuelle en France lié à la parution du livre de Victor Farias Heidegger et le nazisme , mais aussi à la tenue du procès Barbie et à la résurgence qu’il provoque d’un « passé qui ne passe pas » – celui de Vichy et de la collaboration – ainsi qu’à la correspondance entre Jean Beaufret, heideggérien notoire, et son ancien élève, le négationniste Robert Faurisson. Dans son livre intitulé De l’esprit. Heidegger et la question , Jacques Derrida revient sur son « explication » avec le philosophe allemand, « qui n’a jamais été qu’inquiète » et au cours de la discussion de Heidelberg il évoque sa critique du logocentrisme, d’abord dirigée contre l’hégémonie française du structuralisme linguistique, pour lequel « tout était langage, tout devait se comprendre à partir des structures linguistiques ». Et il précise la portée politique de cette critique lorsqu’elle est adressée à Heidegger contre l’effet d’une rémanence gréco-européenne qui trouve son aboutissement dans la pensée du « destin historique » de l’Allemagne. Philippe Lacoue-Labarthe, quant à lui, venait de publier La Fiction du politique. Heidegger, l’art et la politique , où il analyse le « tournant » heideggérien des années 35-40, ce que Heidegger lui-même a appelé la Kehre , comme « un immense débat avec le nazisme ». La lecture de Hölderlin, celle – à la fois critique et déconstructrice – de Nietzsche, manifesteraient – je cite « l’espoir de voir l’Allemagne, en se révélant capable d’accomplir son destin philosophique, devenir comme la dernière figure de l’Occident ». On le voit, chacun – et Gadamer se situe dans la même ligne – tente de penser la compromission avec le nazisme, non seulement à la hauteur de ce que fut la pensée de Heidegger mais aussi « à la mesure de ce qui s’est passé là ».

C’est l’héritage ambigu, difficile et tortueux que nous laisse l’un des plus importants philosophes du XXe siècle, qu’il ne suffit pas, comme le voudraient certains sans peur du ridicule, supprimer des rayons des bibliothèques universitaires. La question de son silence sur Auschwitz revient dans la discussion comme un écho lancinant. Jacques Derrida y voit la formule d’une tâche inévitable pour la pensée, qu’un mot de contrition de la part du philosophe aurait forclose. On aurait alors, affirme-t-il « fermé le dossier des rapports entre la pensée de Heidegger et l’événement nommé nazisme ». La question reste donc ouverte, par-delà Heidegger, lequel étant lui-même la question ne pouvait sans doute en répondre.

Jacques Munier

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Revue Cités N°58 Dossier La philosophie en France aujourd’hui (PUF)

Coordonné par Paul Audi

Où l’on voit l’importance de l’influence de Heidegger en France, dès l’édito d’Yves Charles Zarka : Après Derrida, les tâches de la philosophie , qui revient notamment sur l’origine du concept de déconstruction. A propos de Levinas, Joseph Cohen rappelle l’importance de le Lettre sur l’humanisme dans le paysage philosophique français et pour Levinas en particulier car elle marque la fin d’une fondation métaphysique de l’éthique

A signaler la contribution de Bruno Pinchard sur Guy Debord en « trésor national »

Et Renaud Barbaras, Vincent Descombes, Pierre Guenancia, Jean-Luc Nancy par eux-mêmes...

Ainsi que Alain Badiou, Jacques Bouveresse, Barbara Cassin, François Dagognet, Marcel Gauchet, Dominique Lecourt, Jean-Luc Marion, Jacques Rancière ou Michel Serres, parmi d’autres

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