LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

Henri Maldiney / France Culture Papiers

7 min
À retrouver dans l'émission

Jean-Pierre Charcosset (ss. dir.) : Henri Maldiney : penser plus avant (Les Editions de La Transparence) / Revue France Culture Papiers N°2 (coédition France Culture / Bayard)

Maldiney
Maldiney

Jean-Pierre Charcosset (ss. dir.) : Henri Maldiney : penser plus avant (Les Editions de La Transparence)

Henri Maldiney, qui aurait eu 100 ans cette année, est un philosophe largement méconnu, dont la pensée se déploie aux confins de la phénoménologie, de l’esthétique et de la psychiatrie. On peut citer les titres Regard Parole Espace, Art et existence, ou encore Penser l’homme et la folie, mais cet intellectuel de parole et de revues, où il a publié l’essentiel de son œuvre, a surtout laissé l’empreinte d’un grand enseignant, un pédagogue dont la voix, à l’accent franc-comtois, laissait percer ce « tremblement de rectitude » dont parlent avec émotion ceux qui l’ont connu. C’est donc cette présence vivante que s’emploient à susciter aujourd’hui les différentes contributions de cet ouvrage, issu des actes d’un colloque qui s’est tenu à Lyon en 2010, et dont la composition reflète bien les différents domaines couverts par sa pensée. Lesquels se sont formés à la faveur de rencontres, d’échanges et d’amitiés, avec Francis Ponge et André du Bouchet, les peintres Jean Bazaine et Pierre Tal Coat, ce dont témoignent de nombreux textes, mais aussi Ludwig Binswanger, le « père » de la Daseinsanalyse, Jean Oury et François Tosquelles avec lesquels il débattra de la psychothérapie institutionnelle, à la clinique de La Borde. Parmi les auteurs présents dans cet ouvrage collectif, beaucoup de philosophes, donc, mais aussi des psychiatres et des psychanalystes.

Et surtout trois textes devenus introuvables, disséminés dans des revues ou, comme le troisième, intitulé Rencontre et ouverture du réel , qui porte notamment sur l’impossible rencontre dans la psychose mais s’ouvre sur la création artistique, l’une de ses dernières interventions orales. Belle ouverture qui témoigne d’une progression de la pensée, animée d’un ton reconnaissable à travers la diversité des sujets : des deux premiers textes, l’un sur le vertige et l’autre sur le rythme on peut suivre ce mouvement qui va de l’un à l’autre, du rythme comme vertige surmonté au vertige engendré par le décrochage et la béance du temps dans le rythme. Une occasion aussi de découvrir ou redécouvrir cette pensée en chemin.

Le texte sur le vertige qui ouvre le volume se donne pour prétexte l’art ornemental, qui selon Maldiney n’est pas de l’ordre du motif ou du décor mais du mouvement. Le labyrinthe, l’entrelacs, le tourbillon ou la spirale, qui est une forme du vertige, sont rapportés à leur valeur formelle et, du néolithique à l’âge de fer, à leur fonction symbolique de communication rythmique de l’homme avec l’univers. Dans la vie ordinaire, nous dit-il, nous faisons l’expérience de l’espace dans une tension entre le proche et le lointain « qui s’esquisse à partir d’une région déterminée de notre corps ». Nous affrontons les obstacles, nous faisons face à l’adversité et, je cite « l’angle apparent de l’horizon où s’inscrit l’actualité de notre présence aux choses est en général sous-tendu par la hauteur de notre buste ». Mais cette verticalité de notre position suppose l’assurance de la terre ferme sous nos pieds qu’elle vienne à manquer ou se réduise à un étroit sentier le long d’une paroi, alors l’espace reprend ses droits, brouille la frontière entre le proche et le lointain, et nous assiège de tous côtés. La paroi se fait surplombante et nous pousse dans le vide, le ciel bascule avec la terre et, je cite encore : « comme l’angoisse de la nuit étreint celui qui ne se confie pas à elle, le vertige n’est pas dans le libre abandon à l’espace ».

Le rythme, lui, a plutôt affaire au temps, sauf lorsqu’il est figuré dans l’œuvre d’art et alors il se projette dans l’espace. Henri Maldiney dénonce la définition méticuleuse mais fausse du mot dans le dictionnaire, inspirée, comme il arrive souvent pour les notions abstraites, par le docteur Aristote : « le rythme est l’ordre du temps », disait-il. Ce faisant, on confond le rythme et la cadence, le mouvement et le métronome. Soit l’exemple de la vague, de sa forme en constante formation. Sa montée et son déferlement ne se succèdent pas, ils passent l’un dans l’autre, se nourrissent l’un de l’autre. Ainsi le rythme, qui génère son propre espace-temps n’a pas la nature d’une forme mais d’une « transformation constitutive », qui n’a pas la « stabilité circonscrite » du signe ou de l’icône. Sur le papier, le rythme s’exprime en intervalles et en valeur de notes, en indications sur le tempo. Mais le temps qui s’écoule entre deux intervalles n’est pas amorphe. Ce que fait le rythme, tel que l’observe Henri Maldiney, c’est créer son propre temps, et sa propre durée.

Dans sa contribution Yannick Courtel revient sur la question du temps, dont l’expérience est constitutive de la condition humaine. Dans le sillage de Maldiney, il rappelle que le rapport au présent, une limite « qui inscrit au sein d’un temps infini une finitude étroite, séparatrice », dit-il, est précisément le point d’origine de notre relation au monde. Une relation que Heidegger avait définie comme « souci » et qui fait du monde notre « Umwelt », notre environnement commun. Ce faisant, il nous remet en mémoire l’interminable explication d’Henri Maldiney avec Heidegger, qui avait ramené de son séjour en Oflag un exemplaire de Sein und Zeit.

Jacques Munier

L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......