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Henry David Thoreau / Revue Les carnets du paysage

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Henry David Thoreau : Les Forêts du Maine (Rivages Poche) / Revue Les carnets du paysage N°23 Dossiers Paysages en migrations

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Henry David Thoreau : Les Forêts du Maine (Rivages Poche)

On se souvient que Nietzsche recommandait de n’ajouter foi « à aucune pensée qui ne soit née en plein air », et Virginia Woolf estimait que les pensées nourries par la marche à pied sont plongées dans le cosmos, qu’elles sont « ciel pour moitié ». Rien ne l’illustre mieux que ce récit d’une longue excursion dans les vastes forêts de l’Etat du Maine, aux confins du Québec et de la côte atlantique, un récit qui compte parmi les œuvres les plus célèbres de Thoreau. Le texte appartient à la veine paysagère et naturaliste de l’auteur de Walden ou la Vie dans les Bois , et au registre des grands périples en pleine nature qui constituent l’autre pan de son œuvre. C’est ici qu’il met à l’épreuve de la réalité ses idées sur la complémentarité de l’esprit humain et de la nature, ou sur la nécessité, pour être pleinement soi-même, de s’inscrire dans l’ordre du monde, et c’est au cours de ces expéditions qu’il mettra en pratique les principes éthiques qui l’avaient amené à s’installer à Walden dans une cabane de rondins, au bord d’un lac et au milieu des bois – je cite – « dans un espace où le moi, dessinant ses limites, voit clairement qui il est ».

« Il avait en lui tous les climats et toutes les saisons », dira son ami Amos Bronson Alcott et il est vrai que, Les Forêts du Maine , publié en cinq livraisons dans le Sartain’s Union Magazine en 1848 constitue une sorte de « journal météorologique » où la vie de l’esprit semble scandée par le rythme de la nature et l’allure du corps par les éléments et les météores. Un mysticisme de la nature qui reposait sur des connaissances sûres et constamment renouvelées de la botanique et du monde animal. Thoreau savait identifier tous les chants d’oiseaux et les habitudes des fleurs et des arbres n’avaient pas de secret pour lui. « Ktaadn, and the Main Woods », le titre original de l’ouvrage fait référence au nom indien de la montagne qui était l’objectif de l’expédition et il signifiait « la plus haute terre ». Mais la météo avait décidé que sur « cette extrémité inachevée du globe » l’auteur n’aurait que fugitivement part au somptueux spectacle, dérobé au regard par « les rangs hostiles des nuages ». De temps à autre, le vent dégageait la vue et le vagabond céleste pouvait laisser rouler ses yeux sur « des forêts à perte de vue, des lacs, des rivières chatoyant au soleil ». Subitement un petit oiseau s’envolait devant lui « comme un éclat de roche grise emporté par le vent ».

Ces conditions difficiles inspirent au pérégrin un sentiment de profond respect pour les crêtes vierges, « où – dit-il – c’est un peu comme insulter les dieux que d’y grimper, de s’immiscer dans leur secret et d’éprouver l’ascendant qu’ils exercent sur notre humanité ». Mais par ailleurs « que serait une montagne sans sa suite de nuages et de brumes ? ». Avant cela, l’ascension du point culminant de l’Etat du Maine, la montagne granitique la plus escarpée de Nouvelle Angleterre, avait éveillé des souvenirs épiques et dramatiques chez l’amateur de « promenades mythologiques », Atlas en soutien du monde et Vulcain pour la forge aux nuages, Eschyle et Prométhée depuis le Caucase voisin. Dans ce titanesque éboulis de rochers refroidis et comme détachés du chaos originaire – je cite – « une partie de celui qui le contemple – et même une partie vitale – semble s’échapper entre ses côtes flottantes à mesure qu’il monte (…) Ses pensées ont moins d’envergure et son intelligence est moins affûtée que dans les plaines où habitent les hommes. Sa raison est sombre et dispersée, plus ténue et plus imperceptible, tout comme l’air ».

Le trajet de retour est l’occasion d’observer, devant la calme résolution et la parfaite technicité des bateliers dans les rapides, cette belle harmonie entre nécessité et destinée. Car à tout moment la barque à fond plat peut s’éventrer sur une roche et alors, le plus grand danger est de se trouver pris dans un remous derrière un très gros rocher en essayant de regagner la rive à la nage. Pour autant, à l’aller, en remontant le fleuve impétueux comme des saumons et en luttant contre le courant, les difficultés n’étaient pas moindres l’occasion pour Thoreau de nous donner une idée de la vie des bateliers, parfois contraints au portage de l’embarcation dans les passages abrupts et les chutes vertigineuses, escaladant et trébuchant sur des rochers glissants la barcasse juchée sur leurs épaules. Lorsqu’on se demandait si l’on arriverait à grimper là-haut, la réponse des mariniers, « qui tiraient quelque orgueil de leur adresse », nous dit le péripatécien, la réponse était que « le mieux était encore d’essayer »…

Au retour comme à l’aller l’interminable continuité des forêts sauvages du Maine frappe le marcheur, que seule ponctue les abords « doux et rassurants » des innombrables lacs, un spectacle auquel « on n’est jamais préparé ». Dans cette région pleine de conifères, d’érables gorgés de sève et de bouleaux argentés et moussus, le philosophe repère les cabanes et les traces humaines des bûcherons, l’occasion également de décrire leur ouvrage au cours des haltes où coule la bière « claire et légère mais forte et tonique comme de la sève de cèdre », comme de « téter à même les mamelles couvertes de pins ». Difficile de résumer le parcours initiatique entre chiens et loups, chouettes hulottes et pleine lune, grands feux de campement et sommeil s’achevant sous la pluie. Car « qui décrira la douceur indicible et la vie immortelle de cette austère forêt, où la Nature, même au cœur de l’hiver, est toujours à son printemps ?... P. 149

Jacques Munier

L’air était comme une sorte de boisson diététique 47

Corti
Corti

A lire aussi

John Muir, Célébrations de la nature traduit de l'anglais par André Fayot, Domaine Romantique, éditions Corti, 2011.

Homme d’action avant tout, John Muir n’a, tout compte fait, publié que très peu de livres, et seuls ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse étaient conçus dès l’origine pour former un volume. Il a, en revanche, beaucoup écrit. Du corpus important que constituent ses carnets manuscrits, une petite partie seulement a été mise en forme et publiée – par lui-même (Un été dans la Sierra , Voyages en Alaska ) ou, de manière posthume, par son exécuteur testamentaire (Quinze cents kilomètres à pied dans l’Amérique profonde , Journal de voyage dans l’Arctique ). Et de la même façon, son énorme correspondance n’a fait l’objet que d’éditions très partielles.

Dispersés dans diverses revues où leur impact sur l’opinion publique et les décideurs politiques était sans doute plus assuré et plus immédiat, ses articles représentent peut-être l’essentiel de son œuvre. Qu’il s’agisse de portraits de plantes ou d’animaux, de récits de courses en montagne ou d’autres aventures vécues, on y retrouve toujours le passionné de la nature, qui jamais ne se lasse de la décrire, de la louer, de la célébrer . Parler de la nature est pour John Muir un plaisir toujours neuf, toujours renouvelé, un plaisir communicatif. Son enthousiasme lumineux gagne inévitablement son lecteur, qui le voit – et se voit avec lui – plongé dans les paysages grandioses qu’il dépeint, à l’affût d’un oiseau aussi étonnant que discret ou stupéfait devant une fleur jusque-là inconnue.

Tout, en effet, dans la nature suscite l’admiration, et l’article qui restitue cette merveilleuse expérience vibre d’une intense émotion. Mais pas seulement. Il est aussi d’une extrême précision. Précision de l’observateur, précision de l’homme de plume. La sensation de plénitude qu’éprouve le lecteur vient de ce que l’auteur réussit à toucher simultanément le cœur et l’intellect. C’est au moment même où l’information qu’il reçoit est la plus précise que l’impression ressentie est aussi la plus vive, et les deux sont indissociables.

Ce choix de textes majeurs, qui sont autant d’hymnes à la nature, vient ajouter au portait kaléidoscopique de John Muir, dont disposait déjà le lecteur francophone à travers les ouvrages traduits précédemment, une facette nouvelle et inattendue, celle d’un lyrisme flamboyant allié à l’information la plus rigoureuse.

Mais il s’agit aussi de textes de combat, qui, un siècle plus tard, conservent toute leur pertinence. La question de la protection du milieu naturel ne s’est jamais posée avec plus d’acuité qu’à l’heure actuelle. Saurons-nous entendre une voix, qui, dans notre propre intérêt, nous demande d’ouvrir les yeux et de faire preuve de courage ?

Présentation de l’éditeur

Revue Les carnets du paysage N°23 Dossiers Paysages en migrations (Actes Sud et l’Ecole nationale supérieure de paysage)

Paysages des flux migratoires et des diasporas mais aussi paysages en mouvement du fait de l’évolution climatique, et à un troisième niveau on interroge la notion récente de « réfugié environnemental » après des catastrophes comme un tsunami ou un ouragan…

Au sommaire

ÉDITORIAL Jean-Marc Besse, Paysages en migrations DÉPLACEMENTS François Gemenne, Paysages climatiques, paysages migratoires Anne-Christine Habbard, Lignes de partage. Pakistan, Inde, 1947 Barbara Bender, Paysages en mouvement Bruno Laperche, Palestine, paysages en résistance. Récit d'expériences Michel Agier, Un paysage global de camps

INSTALLATIONS Yann Lafolie, De quoi la Friche est-elle le nom ? Léa Hommage, Quand la steppe devient urbaine Frédéric Pousin, Un havre pour les migrants. Garrett Eckbo et la Farm Security Administration Denis Delbaere, Déclaration en faveur d'un élargissement mesuré des talus antinomades

RECONFIGURATIONS Vilém Flusser, De la liberté des migrants. "Pour une philosophie de l'émigration" et "Réflexions nomadiques" Isabel Lopes Cardoso, "Maisons de rêve" et insurrection esthétique au "berceau de la Nation". Réflexions sur une certaine idée du paysage au Portugal Nadine Cattan, Les transterritoires des employées de maison sri-lankaises à Beyrouth. Une transformation du paysage urbain Francis Alÿs, Bridge / Puente Étienne Tassin, La traversée des apparences. Notes sur les paysages de la migration

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