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Histoires d’amitiés / Revue Muze

4 min
À retrouver dans l'émission

Antoine de Baecque : Histoires d’amitiés (Payot) / Revue Muze N°77 (Bayard)

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« L’amitié danse autour du monde habité » disait Épicure. On sait la valeur que les Grecs attribuaient à l’amitié. La philia est une donnée essentielle de la vie sociale, une vertu qui relève à la fois de l’éthique et du politique. Au Moyen Âge, le chevalier qui ôtait le gant pour tendre sa main nue, la droite, celle qui portait l’épée, signifiait ainsi qu’il accordait sa confiance et son amitié. À la Renaissance, les humanistes ont formé la communauté des savants comme un réseau d’amis, notamment par la correspondance. Érasme pouvait écrire et recevoir 20 à 40 lettres par jour et il y en a eu 15 recueils publiés de son vivant. Dans une lettre de Guillaume Budé, celui-ci parle à son correspondant d’un pacte qu’il aurait passé avec Érasme pour mettre leurs amis respectifs en commun. La lettre humaniste préfigure l’art de la conversation et les salons du Siècle des Lumières.

C’est à cette époque que débute la série des portraits croisés proposés par Antoine de Baecque pour illustrer la « passion calme » de l’amitié, avec en ouverture le récit de celle, intense, durable et très épistolaire elle aussi, qui lia Voltaire à Marie du Deffand. Pour être douce, la passion de l’amitié n’en est pas moins orageuse par moments, à raison même de la force du lien. Un autre exemple le montre bien : la liaison dite « paranoïaque » de Rousseau et Diderot, si différents, jusque dans leur conception de l’amitié. Obsessionnelle et exclusive chez l’un, mondaine et répandue chez l’autre… Rousseau dira même à propos des amis que « pourvu qu’ils m’aiment et que je le sache, je n’ai pas même besoin de les voir ». Ici la brouille prend un tour littéraire et public, par livres interposés, le sommet étant atteint dans Les Confessions où Rousseau lâche à propos de Diderot : « Rien ne bat chez lui sous la mamelle gauche ».

Ces amitiés forment un chapitre haut en couleur et en vie de l’histoire des idées. Voire de l’histoire tout court, comme à la Révolution les relations agitées et pour finir mortelles de Robespierre et Camille Desmoulins, ou celles, denses et finalement distendues par l’événement, de Mirabeau et Chamfort. Le moraliste du Grand Siècle égaré dans un monde trop vieux, un temps séduit par la Révolution dont il sera l’une des grandes plumes au service des tribuns, s’éloignera de son bouillant ami et de sa ferveur inconditionnelle. « Mirabeau aura du mal à canaliser le courant révolutionnaire – note Antoine de Baecque – du moins s’y laisse-t-il emporter. Chamfort reste sur les berges, clairvoyant, pessimiste, définitivement rendu à sa misanthropie. Leur amitié est tombée à l’eau. »

Le critique et cinéphile averti des Cahiers du cinéma , auteur de nombreux livres sur le 7ème art et notamment sur Truffaut et Godard rappelle la fortune du thème des amitiés triangulaires brisées, deux femmes finissant par se disputer le même homme ou, plus souvent, deux amis aimant la même femme. Il y a aussi dans son livre la très pure autant qu’improbable histoire d’amitié que raconte Dersou Ouzala , le film de Kurosawa. Mais c’est la relation tumultueuse de Godard et Truffaut qui constitue le point d’orgue de ces Histoires d’amitié . Un véritable « roman incarné du cinéma français », une tranche essentielle de notre histoire, pas seulement sous l’angle cinématographique. Car ici, c’est mai 68 qui provoque la rupture et creuse la faille entre les amis. Là aussi la différence entretient la complémentarité entre un Godard provenant d’un milieu aisé et cultivé, et un Truffaut d’origine modeste et qui a même connu la prison pour avoir volé son beau-père afin de rembourser les dettes de son « Cercle cinémane » puis comme déserteur. Pourtant les événements de mai les opposeront à front renversé, Truffaut taxé de réactionnaire par un Godard qu’il vilipende en ces termes : « Entre ton intérêt pour les masses et ton narcissisme, il n’y a place pour rien ni pour personne ».

L’une des plus belles expressions d’amitié qu’on puisse trouver dans le livre d’Antoine de Baecque est due, sans surprise, à Montaigne inconsolable lors de la mort précoce de La Boétie. « Nous étions à moitié de tout – dit-il – il me semble que je lui dérobe sa part ».

Jacques Munier

Revue Muze N°77 (Bayard)

La revue culturelle au féminin

http://blog.muze.fr/

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Niki de Saint Phalle, Nana Power au Grand Palais, une rétrospective qui invite à redécouvrir la dimension politique de son œuvre

Mais aussi, pour la première fois depuis 1967, la grande exposition Sonia Delaunay au Musée d’Art moderne de la ville de Paris, 400 œuvres exposées à partir du 17 octobre

Et puis Annette Messager qui fait l’ouverture, dans cette livraison de la revue, d’un dossier sur la peur , un entretien recueilli par Stéphanie Janicot

A voir aussi un grand dossier sur le Canada, avec la photographie, les arts plastiques, la littérature, le cinéma

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