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Hopper, lumière d’absence / Revue Trafic

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À retrouver dans l'émission

Youssef Ishaghpour : Hopper, lumière d’absence (Circé) / Revue Trafic N°91 (P.O.L.)

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Dans un livre intitulé La scène américaine , Henri James évoque, à propos de New York et en dépit de l’opulente vitrine qu’elle présente au monde, quelque chose de « particulièrement pathétique : une démonstration de la solitude universelle ». C’est là, d’après Youssef Ishaghpour, la teneur et l’esprit de la peinture d’Edward Hopper. Qu’on se souvienne du plus connu d’entre ses tableaux Nighthawks , ce dinner au milieu de la nuit comme un aquarium saturé de lumière dans la ville endormie, avec ses trois personnages et le serveur, une scène qui semble « raconter une histoire tout en gardant le silence ». Toute la magie énigmatique du peintre est résumée là, un pouvoir d’expression de l’étrangement familier, une présence forte, soulignée par la lumière, mais qui bascule sans cesse dans l’absence, un mouvement figé dans une sorte de perpétuelle attente. Et une solitude poignante, même lorsque que la scène est peuplée. Qu’elles se trouvent sous le soleil ou confinées dans une chambre d’hôtel, les femmes illustrent parfaitement dans son œuvre cette étrange présence. Absorbées, observe l’auteur, elles « sont absentes à elles-mêmes dans leur présence ».

Dans sa jeunesse, Edward Hopper a fait plusieurs séjours à Paris. Il gardera un souvenir marquant de la qualité de la lumière parisienne, différente de tout ce qu’il connaissait. « Les ombres étaient lumineuses – écrit-il – avec plus de lumières réfléchies. Même sous les ponts il y avait une certaine luminosité. Peut-être parce que les nuages étaient plus bas, juste au-dessus des maisons. » C’est pourquoi il subira, passagère, l’influence de l’impressionnisme, même si sa recherche allait plutôt vers une « lumière blanche » que vers celle que la couleur exalte. S’il a déclaré à la fin de sa vie avoir toujours été un peintre impressionniste, ce n’est pas au sens de l’école qui produira aux États Unis des surgeons avec lesquels il n’a rien à voir. Mais parce qu’il concevait son art comme l’expression de l’effet produit par une impression reçue du dehors. Les tableaux de cette période parisienne, ou inspirés après-coup par elle, témoignent à la fois des influences et de son aptitude à capter l’esprit de la « ville dans le miroir », comme disait Walter Benjamin. L’un d’entre eux porte un titre glané dans le poème de Rimbaud intitulé Sensation . Soir bleu est l’une des toiles les plus larges de Hopper. Elle met en scène une prostituée campée à la terrasse d’un café et qui toise un public bohème. Au premier plan à gauche, le maquereau narquois nous fixe du regard. L’influence de Lautrec et Degas sont manifestes, ainsi que celle de Manet, pour la scène et la frontalité, l’inclusion du spectateur, mais aussi celle de Vallotton pour les formes épurées. Hopper a vécu une histoire d’amour avec Paris, le français était semble-t-il resté sa langue intime, celle qu’il aimait parler avec sa femme. En 1923 il lui offre à Noël une petite gouache avec pour titre À Mlle Jo . Un portrait en contre-jour dans un décor parisien, accompagné de ces vers de Verlaine : « Un vaste et tendre / Apaisement / Semble descendre / du firmament / Que l’astre irise / C’est l’heure exquise ».

Le peintre de la « scène américaine » ne pouvait échapper au parallèle avec le cinéma hollywoodien. Wim Wenders voyait même en lui un cinéaste en puissance qui aurait choisi de s’exprimer par la peinture. Youssef Ishaghpour souligne « l’effet de reconnaissance immédiate » que produisait la peinture de Hopper sur le public américain. Le cadrage, l’aspect narratif, les effets de « montage », tout concourt à évoquer le cinéma. Sauf que – je cite « le cinéma hollywoodien de la grande époque tend à la résolution, le monde de Hopper est essentiellement irrésolu, en suspens. » Mais le parallèle a du sens, de nombreux indices en font foi. Au-delà du clin d’œil que constitue la salle de projection représentée dans New York Movie , l’auteur cite les propos du grand ami du peintre, Guy Pène Du Bois, décrivant l’atmosphère hitchcockienne de House by the Railroad , « une maison américaine morte, hantée, endormie et menaçante, étrange, mystérieuse, vide, inhumaine et de mauvais augure ». On peut en juger, le constat est précis, cette maison solitaire et blanchâtre qui s’élève à côté de la voie ferrée semble être en attente du fait divers si elle ne le recèle déjà, par le seul artifice du peintre.

Jacques Munier

Les tableaux cités :

https://www.google.com/culturalinstitute/asset-viewer/nighthawks/6AEKkO_F-9wicw?utm_source=google&utm_medium=kp&hl=fr&projectId=art-project

http://fr.wikipedia.org/wiki/Edward_Hopper#mediaviewer/File:Soir_Bleu_by_Edward_Hopper.jpg

http://artifexinopere.com/?p=3345

http://aufildelart.hautetfort.com/archive/2007/04/02/florence-new-york.html

http://www.ibiblio.org/wm/paint/auth/hopper/landscapes/railroad/hopper.railroad.jpg

trafic
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Revue Trafic N°91

http://www.pol-editeur.com/index.php?spec=livre&ISBN=978-2-8180-2121-7

Une revue à laquelle collabore régulièrement Youssef Ishaghpour… Mais là, il ne figure pas au sommaire

Le N° s’ouvre sur un article de Mathieu Macheret intitulé « Les dernières vacances », où il rend compte du dernier festival de Cannes…

Pour lui, le film le plus fort, « le plus décapant, le plus sidérant, le plus primitivement bouleversant de cette édition 2014 »… fut « Adieu au langage », le film en 3D de Jean-Luc Godard…

Mais il y a aussi dans ce nouveau numéro de « Trafic » un autre « adieu au langage. Emmanuel Burdeau revient sur le dernier film de Léos Carax, film de 2012 intitulé « Holy Motors », qu’il faut traduire –comme dans son article – par « Sacrés moteur » et reprend un dialogue du milieu du film entre M. Oscar et l’ « homme à la tache de vin », selon la mention du générique… quand Denis Lavant dit à Michel Piccoli : « Je regrette les caméras. Quand j’étais jeune elles étaient plus lourdes que nous. Ensuite elles sont devenues plus petites que nos têtes. Aujourd’hui on ne les voit plus du tout (…) » Emmanuel Burdeau pose la question: qu’est-ce qui arrive au cinéma au moment du numérique et d’Internet ?

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