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Humiliation / Revue Sigila

8 min
À retrouver dans l'émission

"L’humiliation est un four par lequel passe l’âme humaine pour en ressortir polie, vernissée et durcie."

Wayne Koestenbaum : Humiliation (Climats) / Revue Sigila N° 29 Dossier Le silence (GRIS-France)

Tout comme l’auteur, à un moment de son livre, je me demande subitement si j’ai bien fait de choisir ce sujet, si au lieu de parler de différents aspects de l’humiliation, il ne vaudrait pas mieux la fuir, en silence. Pourquoi imposer à nos auditeurs cette communion pénible, presque infâme et toujours impuissante dans un sentiment qui nous expose les uns aux autres, je veux dire, en tant que spectateurs, témoins voyeurs et complices de l’humiliation. Car, l’auteur ne manque pas de le relever, l’humiliation contient tout un dispositif théâtral, qu’elle déploie dans l’esprit des protagonistes salis par elle, qu’ils soient tyran, victime ou témoin et ce trigone est d’ailleurs nécessaire pour qu’elle se manifeste. A quoi bon poursuivre, alors ? Interroger cette disposition coupable à percevoir l’humiliation chez autrui, chausser ces « lunettes maculées d’ordure », comme dit Wayne Koestenbaum, à travers lesquelles tous ceux qui sont sensibles à l’humiliation regardent le monde ? Eh bien parce que c’est un sentiment authentique, qui a le mérite de « sonner juste » et surtout qui nous révèle à nous-mêmes notre humanité commune, dans la mise à nu et la contagion qu’elle déclenche. Je cite : « l’humiliation est un four par lequel passe l’âme humaine pour en ressortir polie, vernissée et durcie », et quand elle ne tue pas, elle a le pouvoir paradoxal de « transfigurer ». On va voir comment.

La scène est connue, une scène « de mise à nu, de lacération, d’avilissement et d’anéantissement des privilèges ». C’est la pornographie de la « mise au pilori d’un homme ». Ted Kennedy ou Bill Clinton et aujourd’hui DSK, contraints de gémir en public à propos des turpitudes de leur vie privée, Michael Jackson décrivant à la télévision le détail des violences que lui a infligées la police de Los Angeles, les latrines puantes où il est enfermé pendant trois quarts d’heures pour uriner les mains entravées dans le dos par des menottes… Lorsque le président Nixon annonce sa démission après l’affaire du Watergate, il a une barbe d’un jour, comme ceux qui sortent de garde-à-vue. L’humiliation implique ce renversement radical où tout est sens dessus dessous, le haut en bas, le noble au ras du vil, la sécurité et la puissance subitement ramenées à une totale vulnérabilité. Mais l’épreuve peut aussi déboucher sur une transfiguration inattendue. Wayne Koestenbaum rappelle l’entartage de la militante homophobe Anita Bryant qui se met à pleurer en public. Tout à coup, elle devient une victime, une femme agressée, alors qu’à l’instant d’avant elle parlait avec assurance de sa croisade pour l’éradication des gays. Humiliation signifie « être ramené à l’humilité » et l’auteur se prend à imaginer une société dans laquelle l’humiliation serait un rite de passage, pour se débarrasser de notre « hubris », de notre orgueil parce qu’au fond elle est « la clé des convenances et de la civilisation ».

On le sait, Jésus « ne s’est pas contenté d’un petit rôle dans cette histoire sanglante ». Il nous rappelle que nous vivons constamment à la frontière de l’humiliation, toujours menacés d’être déportés vers ce pays cruel. Mais ses épreuves et sa « passion » font également signe vers une dimension anthropologique, qu’il assume dans l’expérience commune de la condition humaine. Il y a un terrible face à face dans l’humiliation infligée par la torture, le lynchage, même si le mot ne décrit alors que la situation initiale. L’auteur se réfère aux photographies de la prison américaine d’Abou Ghraib en Irak, mais aussi à celles qui montrent les effrayants vestiges de scènes de lynchage de noirs américains, sur lesquelles les coupables ont jugé utile de figurer comme devant un trophée. Sous le regard de leurs bourreaux, ces victimes ont perdu toute humanité, elles sont déjà et dès le départ ces corps écorchés, brûlés, démembrés, énucléés. On se souvient des photos de soldats posant à Abou Ghraib à côté d’une pyramide de corps dénudés, entassés pêle-mêle, du sourire de Lynndie England, jeune réserviste au milieu de la troupe. Ce regard satisfait, l’auteur veut le croiser, « toucher du doigt cette absence de reconnaissance, cette insensibilité », cette joyeuse et tranquille affirmation des exterminateurs. Ces yeux, dit-il, privent et excluent l’autre d’un sanctuaire, d’un droit de naissance, que certains appellent le royaume de Dieu. L’humiliation déloge l’individu de la « crypte de la personnalité » et l’on pense ici au processus décrit par Giorgio Agamben, à l’œuvre dans les camps de la mort et qu’il désigne comme une désubjectivation, une tentative pour déshumaniser des êtres humains.

Peu ou prou, et surtout en mode mineur, il est toujours question de ça dans l’humiliation. Une histoire de corps, qui prend la main sur l’identité, qui résiste ou se manifeste hors de propos, de façon incongrue. L’auteur passe en revue les humiliations infimes mais répétées qu’il nous inflige, ses flatulences et ses difformités, ses sécrétions et effusions inopportunes le moi, dit-il en évoquant la poétesse américaine Anne Sexton, qui se rêve dans un poème prisonnière d’un frigo, « le moi finit toujours à côté d’un fromage de tête ». En tant qu’humains et captifs d’un corps, nous serions voués à l’humiliation. Et contraints à capituler. Certains y trouvent leur compte, comme sur les sites de rencontres sado-masos, ce qui est pour l’auteur l’occasion de réjouissantes citations, même si les suppliants s’expriment toujours avec une sorte de « sérieux fatal ». Et quelque part entre l’Inquisition espagnole et Buchenwald se livrent verbalement à un batifolage sans conséquences.

Wayne Koestenbaum passe en revue ses propres humiliations tout au long de cette dissertation paradoxale, et notamment à la fin, où certaines dont il s’amuse ne sont pas piquées des vers. Ce faisant il s’adresse directement à nous : « ce n’est pas par hasard que je m’humilie en te racontant cette histoire, lecteur vertueux, mon semblable , espèce de petite garce insensible. »

Jacques Munier

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