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Imagination et invention / Revue Socio-anthropologie

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Gilbert Simondon : Imagination et invention (PUF) / Revue Socio-anthropologie N°30 Dossier Le retournement des choses (Publications de la Sorbonne)

simondon
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L’invention suppose l’imagination, cette vérité du sens commun mérite l’examen et c’est pourquoi le philosophe de la technique a rassemblé dans ce cours de 1965 ses analyses sur les deux facultés de l’esprit humain qu’il considère étroitement liées comme les phases successives d’un même processus de genèse. Il lui faut pour cela disposer d’une définition cohérente de l’imagination et c’est à quoi il s’emploie dans la première partie – la plus importante – du cours, car la question de l’imagination a une longue histoire en philosophie, à laquelle s’ajoutent ici les développements plus récents de la psychologie ou de l’éthologie, l’étude du comportement animal. L’imagination est la faculté de produire des images à partir de notre perception de la réalité, images qui permettent de la connaître et de l’anticiper mais qui sont aussi, potentiellement, maîtresses « d’erreur et de fausseté » comme disait Pascal, quand l’imagination prend des libertés à l’égard du réel pour refléter les dispositions de nos désirs. C’est ce qui en a fait une question éminemment problématique, voire polémique, et suscité des débats que Gilbert Simondon revisite et tranche ici en proposant une définition dynamique de l’imagination comme « faisceau de tendances motrices qui anticipe ce que sera l’expérience de l’objet ». Dans l’interaction entre l’organisme et son milieu, l’image formée dans l’esprit se constitue à partir des signaux issus de la perception, elle commande ainsi le comportement adéquat face au monde. Cela vaut pour le tout petit qui fait ses premiers pas autant que pour le savant, comme l’a si bien montré Bachelard, dont Simondon est proche à cet égard, qui renvoie notamment à La Psychanalyse du feu .

C’est cette faculté dynamique qui fait participer l’image formée par l’imagination à la vitalité de la perception et qui, loin d’être une capacité purement passive, acquiert par la mémoire l’aptitude symbolique à se dépasser elle-même, à devenir une sorte d’analogie du réel permettant de le simuler , augmentant ainsi notre pouvoir d’agir. Gilbert Simondon en fait la condition de l’invention scientifique et technique. Dans cette mesure et grâce à cette ressource de l’imagination – je cite « la véritable invention dépasse son but l’intention initiale de résoudre un problème n’est qu’une amorce, une mise en mouvement ». L’auteur Du Mode d’existence des objets techniques en donne de nombreux exemples. Ainsi de la voûte comme procédé de construction, qui est à la fois partie d’une surface de couverture et maillon d’un transfert de forces de compression. « Chaque pierre – je cite – est partiellement toiture et muraille et même la clef de voûte reçoit et transmet les forces provenant des autres éléments (…) la pesanteur qui crée la difficulté et pose le problème de l’équilibre, est employée comme moyen de cohésion de l’édifice terminé la pesanteur est intégrée à la voûte, elle travaille dans l’édifice ». Et c’est « en possédant des propriétés nouvelles en plus de celles qui résolvent le problème » que l’objet de l’invention technique est le moteur organique du progrès.

Les Anciens considéraient que l’être humain, « pantoporos aporos » comme l’affirme le chœur des vieillard de Thèbes dans l’Antigone de Sophocle – soit à la fois ingénieux en tout et démuni de tout –compensait son absence de défenses naturelles et d’organes-outils spécialisés par ses qualités industrieuses, et que son infériorité initiale s’était ainsi transformée en supériorité finale grâce à son intelligence technique, dont témoignent dans la mythologie les figures d’Icare et de Prométhée. Gilbert Simondon pose la question : les oiseaux qui balancent en vol les coques les plus dures pour les casser ou l’araignée qui utilise une petite pierre comme poids pour tendre la toile là où elle n’a pas de support pour s’accrocher font-ils preuve d’une capacité d’invention ? Celle-ci est-elle une recette propre à l’espèce et donc générale, ou signale-t-elle une aptitude individuelle à réorganiser son milieu en fonction des circonstances ? La diversité des situations est telle dans le monde animal que la question reste ouverte.

Jacques Munier

socio
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Revue Socio-anthropologie N°30 Dossier Le retournement des choses (Publications de la Sorbonne)

http://www.publications-sorbonne.fr/fr/livre/?GCOI=28405100578480

On reste dans le monde des objets, ici des anthropologues explorent leur capacité à se « retourner », eux qui se sont toujours intéressés à la culture matérielle. Comme Francis Ponge dans le parti pris des choses, ils sont attentifs aux différentes dimensions des choses ordinaires : affective, sacrée, usuelle et prescrivant des usages, ou encore à leurs différentes vies, comme dans un grenier, dans la contribution de Sofian Beldjerd et Stéphanie Tabois, qui désignent ainsi les attitudes possibles à l’égard des objets en fin de vie et rassemblés dans le désordre : l’intégration, l’ensauvagement, le déphasage temporel et la destruction déléguée…

Retourner sa veste l’historien Manuel Charpy étudie les retournements et détournements dans le vêtement d’occasion au XIXe siècle, une exploration qu’on imagine bien pousser jusqu’à nos jours…

« Prêter attention à toutes ces petites choses, ces « choses banales » et moins banales, qui composent notre univers ordinaire, et que l'on finit par ne plus voir tant elles se fondent dans le décor devenu lui-même anodin, prêter attention à ces objets qui entrent dans les collections de musée qui ont parfois perdu leur sens originel, sont au cœur des préoccupations de ce numéro de la revue Socio-anthropologie consacré au « retournement des choses ». Le « retournement » suppose un « changement radical », un « revirement », une « conversion », un « retour ». Aussi, sortant des chantiers battus consacrés à la « biographie », la « carrière » ou à la « vie sociale » des choses (des objets), la réflexion pluridisciplinaire proposée ici se centre sur leur passage d'un état à l'autre, d'un statut à l'autre, d'un lieu à l'autre, d'une vie à l’autre, à travers l’analyse de cas historiques et contemporains. Étudier ce processus consiste à étudier précisément le moment de l’arbitrage, les circonstances de la transformation matérielle et donc physique des choses, et/ou les modalités de leur requalification et de leur réappropriation. La nature des choses se voit ainsi bousculée, leur frontière oscillée entre concret et abstrait, vivant et mort, imaginaire et réalité, profane et sacré, ordinaire et extraordinaire, etc. Ce numéro prend au sérieux les manières dont nous jouons, au propre et au figuré, avec ces choses. Il entend comprendre comment se fabrique un nouveau sens (la narration) et un nouvel usage (l’action). » Dossier coordonné par Anne Monjaret

Au sommaire :

Introduction. Entrée en matière Anne Monjaret

Le grenier, espace de retournement des choses Sofian Beldjerd, Stéphanie Tabois

Les souvenirs domestiques, un retournement affectif Véronique Dassié

Objets bureaucratisés, objets domestiqués ? La fabrique ordinaire de la séparation entre le domicile et le travail Anne Monjaret, Valérie Guillard

« Ils se foutaient tous de ma gueule » ou l'objet bricolé comme mise en scène de soi Véronique Moulinié

La carte à jouer, support d'écriture au XVIIIe siècle. Détournement, retournement, révolution Claire Bustarret

La veste retournée. Conversions, retournements et détournements dans le vêtement de seconde main au XIXe siècle Manuel Charpy

Anamorphoses souterraines. Objets exhumés des égouts Agnès Jeanjean

Objets à front renversé. Archéo-anthropologie d’un dépotoir céramique Thierry Bonnot

Ce qui reste, ce qui s’inscrit. Traces, vestiges, empreintes Laurent Olivier

Le sacre du perroquet. Reliques et relectures au musée Flaubert et d’histoire de la médecine de Rouen155 Julien Bondaz

La Forêt des choses. Substance mémorielle et correspondances sensibles des objets au musée Florence Pizzorni Itié

De l’adieu aux choses au retour des ancêtres. La remise par la France des têtes māori à la Nouvelle-Zélande Mélanie Roustan

ENTRETIEN

L’historien et les « choses banales » Daniel Roche

TEXTE CLASSIQUE

Les Argonautes du Pacifique occidental . Extrait Bronislaw Malinowski

IMAGE

Déambuler, glaner, inventorier, classer, créer, présenter. Vers une dérive du sens Marie-France Dubromel

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