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Interaction et ventriloquie / Revue Humoresques

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À retrouver dans l'émission

François Cooren : Manières de faire parler. Interaction et ventriloquie (Le bord de l’eau) / Revue Humoresques N° 35 Dossier Humour état des lieux et N°36 Dossier L’humour anglais

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Ce livre répond à une question simple : qu’est-ce qui nous fait parler ? Non pas seulement ce qui, dans une situation de dialogue, nous engage dans l’interaction avec notre interlocuteur, non pas seulement ce qui détermine, dans un contexte donné, la nature et l’allure de la conversation, ni l’ensemble des signes non verbaux que nous adresse l’autre – gestes, mimiques, intonations, silences – et auxquels nous réagissons aussi dans nos propos ou nos attitudes, mais plus en amont , ce dont les mots que nous utilisons sont investis : l’autorité ou l’expérience, les émotions ou les valeurs… - et qui, avant même de produire leur effet, en aval , nous conditionne ou nous mobilise, ce qui également va faire la différence dans le dialogue entre deux personnes aux compétences linguistiques égales. L’auteur prend un exemple : lorsque deux diplomates se rencontrent pour négocier, est-ce que ce ne sont pas aussi deux pays qui communiquent alors ? Et ces entités qui s’invitent dans l’échange ne se comportent-elles pas à la manière du ventriloque qui parlerait à travers eux ? Et d’où vient que l’un d’eux se mette à prendre le dessus, à faire la différence par son autorité, par exemple, ou son charisme, ou la force de ses arguments ? Qu’est ce que nous voulons dire au juste lorsque nous affirmons que « les faits parlent d’eux-mêmes », ou qu’on s’exprime « au nom de certaines valeurs », ou encore que c’est la passion qui nous guide. Pour exprimer ce phénomène, où des entités aux statuts ontologiques très divers – émotions, valeurs, principes, objets – prennent en quelque sorte les commandes dans nos conversations, François Cooren a recours à cette métaphore de la ventriloquie – qui parle d’elle-même, comme on dit aussi – et il cite en exergue René Char car pour ce genre d’intuition les poètes ont toujours une longueur d’avance : « Entends le mot accomplir ce qu’il dit – écrit-il dans La scie rêveuse – Sens le mot être à son tour ce que tu es. Et ton existence devient doublement tienne ».

Ces doubles qui nous hantent, ces figures que nous invoquons lorsque nous évoquons le sens figuré de certaines expressions comme « c’est l’expérience qui parle », l’auteur propose de les prendre au sérieux et de les intégrer à une théorie des actes de langage renouvelée et considérablement élargie. On le sait, dans la perspective de la pragmatique du langage, développée par Austin dans son célèbre ouvrage Quand dire c’est faire , puis par John Searle, le langage n’a pas seulement une fonction descriptive mais surtout performative, il cherche à agir sur son environnement ou sur l’interlocuteur, à convaincre, par exemple ou à modifier une représentation, ou tout simplement à faire acte, comme dans une promesse. François Cooren suggère d’aller plus loin et de montrer que si l’on peut faire en disant, faire des choses avec des mots, il arrive encore plus souvent que les choses nous fassent dire des mots. C’est particulièrement vrai pour les entités collectives au nom desquelles nous nous exprimons parfois en usant du « nous », « La France, Peugeot ou le Café de Flore » - les exemples sont de l’auteur, professeur à l’université de Montréal – et l’on peut y ajouter une foule d’autres collectifs, partis politiques ou institutions de toute sorte – au nom desquels, ou en vertu de l’autorité qu’ils nous ont conférée, nous exprimons des propos qui dépassent notre petite personne, laquelle est ramenée à la fonction de porte-parole . Comme le résume Bruno Latour qui a préfacé son livre : « les linguistes ont considérablement simplifié leur travail : plutôt que d’interviewer des ventriloques, ils se sont contentés d’interroger les pantins ! »

Ça en met un coup à notre conception de l’autonomie du sujet. Une telle théorie implique en effet une remise en cause du caractère purement intentionnel de l’action et de la décision comme émanant d’un individu souverain. La psychanalyse nous avait révélé l’obscur dépôt qui nous constituait à notre insu, ramenant notre volonté à un jeu de forces souterraines et largement incontrôlées, et notre conscience à la couche superficielle d’un flux et reflux de motions et d’effrois. Là, nous nous découvrons agis par des choses ou par des figures qui nous révèlent que la capacité d’agir n’est pas l’apanage des êtres humains. L’auteur rappelle d’ailleurs, comme pour enfoncer le clou, l’étymologie du mot chose, qui vient du latin causa , dont provient également le mot « cause » et qui désignait l’objet d’une délibération au tribunal ou dans une assemblée publique. Un synonyme du terme est comme on sait le mot res , qu’on retrouve dans République , la « chose publique », la res publica . Ainsi, nous serions agis au moins autant que nous agissons, guidés que nous sommes en permanence par des règles et des protocoles, au moins autant que nous choisissons de leur obéir ou de les suivre, hantés par des figures que nous croyons invoquer alors qu’elles nous tiennent comme des marionnettes. Pourtant la connaissance de cette sujétion, de cette contrainte d’autant plus subreptice qu’elle passe par notre usage courant de la langue, « vous avez l’heure, Marc ? » peut justement nous en libérer, voire nous donner un sentiment de puissance, quand nous nous sommes – je cite « reconnus comme mobilisant différents êtres lorsque nous agissons, autorisons quelque chose ou prenons une décision ». « Repeupler la scène » du dialogue, selon l’expression de François Cooren, que je ne fais que répéter comme une marionnette, mais est-ce bien lui ? cela débouche sur une conception de l’action toujours partagée. A la vérité, nous savions tous qu’avec le langage nous n’étions pas seuls. Certains en ont d’ailleurs usé et abusé, notamment de la protection offerte par la dilution de la responsabilité que ce partage entraîne. L’auteur étudie longuement le cas Eichmann et sa tactique de défense, qui consistait à se faire le simple exécutant d’une machine d’extermination, se réfugiant constamment derrière l’allégation de sa soumission absolue aux ordres de Hitler et l’application vétilleuse des règlements et des consignes. Mais en l’occurrence la mise en scène ni la ventriloquie n’auront convaincu les juges.

Jacques Munier

Ironie p. 84 : le cas de Freud auquel les nazis, pour l’autoriser à quitter l’Autriche, demandent de signer un document certifiant qu’il n’a subi aucun mauvais traitement durant son arrestation et qui ajoute à côté de sa signature : « je peux cordialement recommander la Gestapo à tous », marquant ainsi sa distance par rapport à la ratification à laquelle on le contraint et créant un effet de ventriloquie, n’ayant pas voulu dire ce qu’il a dit et écrivant l’inverse de ce qu’il pense, une figure de l’ironie, l’ironie par antiphrase

Revue Humoresques N° 35 Dossier Humour état des lieux avec notamment Jia Zhao : L’ironie verbale. De l’antiphrase à la polyphonie

et N°36 Dossier L’humour anglais

Sommaire Corinne François-Denève Every man in his humour : sur la piste de l’humour « anglais » 5 Nelly Feuerhahn Ronald Searle, un humour graphique anglais 27 Norbert Elias (traduit de l’allemand par Wolf Feuerhahn) Le Sense of Humour 57 Wolf Feuerhahn Humours nationaux : le regard situé de Norbert Elias 67 Pierre Troullier Entre héritage latin et invention du nonsense, la poésie satirique de John Skelton (c. 1460-1529) 83 Virginie Iché Le Nonsense et ses jeux de mots (in)traduisibles Le cas d’Alice’s Adventures in Wonderland 99 Françoise Dupeyron-Lafay L’humour anglais aux xixe et xxe siècles Approche culturelle et stylistique 113 Laetitia Pasquet L’humour dans le théâtre anglais contemporain : pour une éthique de la poétique 127 Yen-Maï Tran-Gervat L’humour de Tristram Shandy et ses adaptations graphique et cinématographique 145 Jérémy Houillère La série télévisée The Office et l’Amérique du Nord : un humour fragile 161

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