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Inventer l’écriture / Revue NUNC

7 min
À retrouver dans l'émission

Pierre Déléage : Inventer l’écriture. Rituels prophétiques et chamaniques des Indiens d’Amérique du Nord, XVIIe-XIXe siècles (Les Belles Lettres) / Revue NUNC N°29 Dossier Béla Tarr

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Entre le XVIIe et le XIXe siècles, des prophètes et des chamanes indiens d’Amérique du Nord ont mis au point et diffusé des techniques d’inscription pour assurer la transmission et la mémorisation de discours cérémoniels. Même s’il s’agit d’écritures sélectives , c’est-à-dire qui ne codent que certaines parties précises du discours et supposent par conséquent que l’information qu’elles contiennent ait été mémorisée au préalable, elles jouent un rôle comparable à celui des grandes écritures dites intégrales apparues au cours de l’histoire de l’histoire de l’humanité en Mésopotamie, en Egypte, en Chine et chez les Mayas. Et d’ailleurs les écritures mésopotamienne et égyptienne, apparues presque simultanément vers la fin du quatrième millénaire avant notre ère avaient également ce caractère sélectif avant de devenir des transcriptions intégrales à mesure que leur usage se répandait. Dans leur version initiale, elles supposaient également de la part du lecteur à tout le moins une connaissance du contexte de l’information transmise, lui permettant en quelque sorte de rétablir la séquence complète. Il n’y aurait donc pas lieu de voir dans ces écritures sélectives les prémices incomplètes de l’écriture intégrale dont nous connaissons aujourd’hui les derniers et plus achevés aboutissements, mais seulement une évolution des régimes d’usage de ces différentes techniques d’inscription du discours, passant d’un usage restreint à un cercle d’initiés – caste sacerdotale, élites dirigeantes, ou personnes partageant une même activité et se comprenant, comme on dit, à demi-mot – à un usage plus général, plus répandu et nécessitant par conséquent une transcription intégrale. Bref, et c’est l’hypothèse avancée par Pierre Déléage à partir d’un travail sur les sources – je cite « si l’on veut comprendre les usages de ces écritures, plutôt que les hiérarchiser, il faut inverser la perspective : ne plus penser les écritures sélectives en fonction des écritures intégrales (comme de vagues avant-courriers imparfaits et inachevés), mais penser les écritures intégrales en fonction des écritures sélectives ».

L’hypothèse est féconde, elle est étayée tout au long du livre par les exemples des systèmes élaborés par les prophètes et chamanes indiens en réaction à la colonisation européenne, notamment. Elle renouvèle la connaissance des origines de l’écriture et permet de s’affranchir des approches évolutionnistes, qui d’après l’auteur n’ont jamais su aborder correctement les écritures sélectives et qui se trouvent démenties par le fait qu’ « aucune évolution unilinéaire ne conduit des écritures sélectives aux écritures intégrales », si ce n’est comme on l’a vu au sein d’un même système, et alors il ne s’agit que d’un changement de régime d’usage. L’hypothèse permet également de dépasser les approches sociologiques qui se contentaient de lier l’apparition de l’écriture à la formation des Etats ou à l’urbanisation croissante. Et elle fait apparaître un important point commun entre toutes ces écritures, qui nous renseigne à la fois sur leur genèse et leur fonction initiale, et répond à la question de savoir pourquoi les humains ont entrepris l’effort intellectuel considérable que constitue l’invention de l’écriture alors que de nombreux peuples s’en sont fort bien passé, confiant leurs savoirs et leur transmission à la tradition orale. Au départ, en effet, l’écriture est attachée , de manière nécessaire, à un discours précis, en général rituel, et à une institution déterminée. Comme le montre l’exemple des écritures indiennes, lorsque l’institution disparait, l’écriture suit le même chemin et lorsque les discours sont oubliés, elle devient indéchiffrable.

Les relations entre les Amérindiens et les colons européens furent essentiellement conflictuelles mais elles furent constantes et intenses, malgré les bouleversements souvent dramatiques causés par l’avancée du front pionnier : épidémies, raréfaction du gibier, déportations ou alcoolisme. A l’occasion, la colonisation pouvait prendre des formes plus constructives, comme des échanges commerciaux et culturels. Les cas étudiés par Pierre Déléage illustrent cette situation, même si les mouvements prophétiques plus ou moins inspirés par les missionnaires chrétiens se sont développés de l’autre côté de sa frontière et à l’insu des hommes de Dieu. Dans ce cas, une relation paradoxale de perméabilité et de résistance à la fois semble s’être cristallisée autour du prosélytisme chrétien et tout particulièrement sur la question de l’écriture, une technique de pouvoir qui fascinait les Indiens, qu’ils soient prophètes ou chamanes. Là aussi, c’est dans l’orbite des institutions – église et chamanisme – qu’est intervenue cette nécessité du recours à l’écriture, les chamanes étant disposés à adopter le dieu des « robes noires » en échange de la transmission de la technique convoitée de l’écriture, qu’ils ont su adapter à leur culture.

L’efficacité symbolique était le but recherché, quelles que soient les circonstances, qu’il s’agisse de favoriser la mémorisation par les apprentis chamanes de textes de plus en plus longs et complexes dans le cadre d’apprentissages initiatiques et secrets ou qu’il s’agisse pour les prophètes de diffuser une liturgie au plus grand nombre de disciples possibles. La fascination de ces Indiens pour l’écrit était telle que certains missionnaires témoignent que leurs efforts intenses pour apprendre les faisaient suer à grosses gouttes par un temps assez froid et qu’ils étaient si « ardents à se faire instruire » qu’ils les fatiguaient, retournant sans cesse à leurs écorces pour graver en signes cabalistiques ce qu’ils venaient d’apprendre, soit – je cite « que nos tambours, nos sueries et nos frémissements de mamelles sont des inventions du manitou ou du mauvais démon qui nous veut tromper ».

Jacques Munier

Revue NUNC N°29 Dossier Béla Tarr

Un cinéaste hongrois important mais peu connu chez nous. Il a reçu l'Ours d'argent au festival de Berlin 2011 pour Le Cheval de Turin . Jacques Rancière lui a consacré un essai Le temps d’après et la revue Vertigo un numéro spécial. Dans ce dossier, dirigé par Hubert Chiffoleau, on trouvera notamment une discussion inédite avec Béla Tarr et son public qui a eu lieu au Forum des Images en 2001 après la projection de Satantango et un entretien avec Mihaly Vig, un de ses plus anciens collaborateurs

Un cahier consacré au philosophe anglais Michael Dummett, l’une des figures les plus importantes de la philosophie analytique, politiquement engagé dans la défense des droits des immigrés, notamment sur la question du droit de vote

Et deux beaux poèmes de Jorge Luis Borgès sur Spinoza, dans une nouvelle traduction de Susana Pénalva

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