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Ismes, du réalisme au postmodernisme / Revue Littérature

5 min
À retrouver dans l'émission

Anna Boschetti : Ismes. Du réalisme au postmodernisme (CNRS Éditions) / Revue Littérature N°173 (Larousse)

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Les « ismes » sont des écoles sécularisées, disait Adorno, désignant dans son style elliptique à la fois la rupture à l’égard de l’ancien modèle hiératique de l’école, et la continuité souterraine entre les « ismes », en particulier le premier d’entre eux – le romantisme – et le caractère presque religieux, voire mystique du compagnonnage au sein des écoles artistiques autour d’un « idéal ». Paul Bénichou a bien montré, notamment dans Le sacre de l’écrivain , comment la première génération du romantisme français s’est érigée en un « pouvoir spirituel laïque » avant que la génération suivante – celle du désenchantement – n’entame à cet égard un processus comparable à celui qui affectait la société dans son ensemble avec la sécularisation. En appliquant à ces entités, mouvements, groupes et autres avant-gardes autoproclamées les concepts d’habitus et de champ élaborés par Bourdieu, Anna Boschetti déconstruit l’évidence de ce qu’elle désigne comme des « labels », mettant en cause leur unité revendiquée et leurs « manifestes », ainsi que les classifications communément reçues et relayées par l’histoire littéraire et les manuels scolaires.

Derrière cette entreprise de déconstruction, ce qui apparaît c’est la réalité des luttes symboliques, des stratégies d’autopromotion de ces groupes d’écrivains et d’artistes, stratégies qui – je cite « ont le pouvoir de transformer un ensemble de positions individuelles en une réalité nouvelle », du fait de la tendance à reconnaître d’emblée à un « mouvement » collectif une importance historique et culturelle, alors que pour s’imposer un créateur isolé doit parvenir à être reconnu comme une « génie ». Du réalisme au postmodernisme en passant par le symbolisme, le futurisme, le surréalisme, l’existentialisme ou le structuralisme, la compétition est aussi un phénomène social et pas seulement esthétique, spirituel ou philosophique, et la concurrence sur la scène culturelle, le renouvellement des générations permettent tout autant de comprendre la constante surenchère qui, en particulier au XIXe siècle, a accéléré le rythme des « ruptures » avec un passé d’autant plus encombrant qu’il était tout proche. La bohème parisienne a ainsi multiplié les labels et les étiquettes, tout un « panthéon charivarique » de cénacles et de groupes aux noms pittoresques : Hydropathes, Hirsutes, Zutistes ou les mal nommés Buveurs d’eau.*

Sous le regard décapant de l’auteure, c’est une autre scène qui s’anime. Elle ne discrédite pas forcément les déclarations d’intention ni surtout les œuvres produites mais elle éclaire le contexte sociologique de ces « guerres de position », non sans une certaine cruauté parfois, d’autant plus délectable qu’elle atteint nos « maîtres à penser » lorsqu’elle aborde par exemple le structuralisme. On pourrait lui retourner que l’acuité de ses analyses semble s’émousser à l’approche de la figure de Bourdieu et de son « structuralisme génétique », plus diachronique et réintégrant la dimension historique et sociologique mais la critique de Bourdieu en terme d’école pour ne pas dire de « chapelle » a déjà fait de nombreux émules. Observer l’émergence de la nébuleuse structuraliste du point de vue de l’accommodement des concepts mais aussi des stratégies individuelles pour « faire corps » face à l’université hostile à ce qu’elle considère comme une mode intellectuelle a quelque chose de réjouissant. La dimension littéraire de ces auteurs, qu’incarne parfaitement Roland Barthes, est analysée comme un habitus bien français. Et qui donne lieu à la promotion de ce qu’Anna Boschetti appelle des « métaphores vagues remotivant des mots doctes », comme « pharmakon » ou « rhizome », ou plus triviaux comme « pli » ou « marge ». Il y a aussi ce que Bourdieu dénonçait comme l’ « effet-logie », qui donne un sens nouveau à des étiquettes illustres – archéologie, généalogie – ou en invente de nouvelles, comme la « grammatologie ». Si les grandes figures de cette constellation disparate ont pu mettre en commun des ressources éditoriales ou académiques, les échanges entre eux pouvaient à l’occasion prendre un tour polémique. Lévi-Strauss, le père tutélaire du structuralisme, s’est souvent agacé d’être servi à toutes les sauces. Dans un numéro de revue consacré à son œuvre, Derrida se penche sur Tristes tropiques . Lévi-Strauss, qui considère ce premier livre comme une simple « songerie », estime qu’elle ne vaut pas tant d’égards. « Aussi ne puis-je me défendre de l’impression qu’en disséquant ces nuées – ajoute-t-il – M. Derrida manie le tiers exclu avec la délicatesse d’un ours ».

Jacques Munier

  • Balzac, qui faisait du Bourdieu avant la lettre, définissait ainsi la bohème parisienne : c’est « la doctrine du boulevard des Italiens. Elle se compose de jeunes gens qui ont plus de vingt ans et qui n’en ont pas trente, tous hommes de génie dans leur genre, peu connus encore, mais qui se feront connaître… Tous ces jeunes gens sont plus grands que leur malheur au-dessous de la fortune mais au-dessus du destin. Toujours à cheval sur un si, spirituels comme des feuilletons, gais comme des gens qui doivent, et ils doivent autant qu’ils boivent ».

Les Bohèmes 1840-1870 Ecrivains – Journalistes – Artistes

Anthologie réalisée et annotée par Jean-Didier Wagneur et Françoise Cestor (Champ Vallon)

Revue Littérature N°173 (Larousse)

http://www.armand-colin.com/revues_num_info.php?idr=12&idnum=575497

Avec un article de Raphaël Piguet sur le rapport de Lévi-Strauss à la littérature à travers son expérience brésilienne et Tristes Tropiques

Et par Claude Pierre Pérez l’histoire du concept d’imaginaire, qui se répand à la fin du XIXe siècle mais dont l’élaboration théorique date des années 50, avec le livre de Sartre (L’imaginaire , 1940) et son usage intensif par Gaston Bachelard, pour devenir l’un des mots clés des sciences humaines, avec notamment Les structures anthropologiques de l’imaginaire de Gilbert Durand

Et aussi :

PERRIN Dominique

Des influences littéraires à l’« influence de l’Histoire » chez Julien Gracq et Henry Bauchau

PILORGET Jean-Paul

Les trois livres d’Antoine Peluchet dans Vies minuscules de Pierre Michon, une filiation retrouvée

GIRARD Christelle

Canonisation du roman, pensée du romanesque : Balzac, Les Secrets de la princesse de Cadignan

GEINOZ Philippe

Le travail du dimanche. Recherche d’une contemporanéité dans les Derniers vers de Laforgue

LOUŸS Gilles

S’incorporer l’étrange : l’anthropologie sensorielle de Nicolas Bouvier

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