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Jean François Billeter / Revue Critique

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À retrouver dans l'émission

Jean François Billeter : Trois essais sur la traduction (Allia) / Revue Critique N°807-808 Dossier Hong Kong prend le large

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Lorsque Jean François Billeter analyse et commente Tchouang-Tseu, c’est de traduction qu’il nous entretient. Et lorsqu’il tire la leçon de son expérience de traducteur, c’est de textes qu’il nous parle. Entrer dans son atelier, comme il nous y invite ici, c’est pénétrer l’épaisseur historique et culturelle du chinois, et c’est aussi goûter sa rafraîchissante sagesse. « Malgré les apparences, la littérature s’écrit en réalité à deux mains – observait Julien Gracq – comme la musique de piano. La ligne, la mélodie verbale, s’enlève et prend appui sur une basse continue, un accompagnement de la main gauche qui rappelle la présence en arrière-plan du corpus de toute la littérature déjà écrite… » C’est cette basse continue, cette « résonnance » qui guide le bon traducteur vers la solution juste. Mais – nous prévient-il – « la traduction ne vient pas après l’intelligence du texte », elle est « le moyen d’entreprendre le texte (…), de progresser méthodiquement dans sa compréhension ».

Dans le troisième de ces essais JF Billeter détaille l’opération qui va de cette première confrontation avec le texte chinois à l’écriture définitive de la version française. Après l’analyse initiale qui vise à comprendre le propos vient une étape intermédiaire où intervient la connaissance du contexte, de l’ « horizon d’attente » de l’auteur, qui informe le traducteur et lui permet de déjouer les pièges du sens. Ce « contexte » peut être la biographie du poète. En décrivant le processus de traduction d’un beau poème de la grande époque des Tang, JF Billeter évoque un ouvrage sans équivalent dans notre tradition littéraire, le nianpu , une chronique qui retrace la vie et l’œuvre des grands poètes et qui est destinée à éclairer les amateurs de poésie. En l’occurrence, cet outil lui permet de parvenir à la traduction juste du quatrain de Li Bai intitulé Départ de Baidi, tôt le matin . Et de montrer comment, après un départ matinal où « toute la journée semble tenir dans ses prémisses », le court poème finit par contenir toute une vie.

Ailleurs, c’est la sûre connaissance de la philosophie du Tchouang-Tseu qui guide le traducteur dans la compréhension de ses aphorismes. Mais dans tous les cas la difficulté est de rendre cette résonnance du texte chinois, ce qui l’amène à dire, sans coquetterie, que la poésie chinoise classique est « intraduisible »… C’est ce qui fait tout l’intérêt des lumineux commentaires de JF Billeter. Et c’est ce qui lui fait dire que ce qu’il y a de meilleur dans l’Anthologie de la poésie chinoise classique publiée chez Gallimard en 1962, c’est la préface de Paul Demiéville. Comment le lecteur occidental pourrait-il sans leurs commentaires « savourer » ces textes pour en éprouver tous les effets ? Car c’est aussi à l’aune de ses effets que se juge la réussite d’un poème chinois ou d’un haïku japonais, lorsqu’on dit que « son sens va loin » comme on parle d’une longueur en bouche à propos d’un bon vin. Proust disait que le réel ne se forme que dans la mémoire. Le poème chinois – je cite « est en quelque sorte un souvenir réussi qui peut être repris et réussi à nouveau ».

Le poème procède en effet d’un « agencement nucléaire » dont la puissance se mesure aux effets que le noyau initial déploie dans la mémoire du lecteur, c’est-à-dire dans sa propre expérience ou dans la « basse continue » dont parlait Julien Gracq et qui forme les attendus du texte. Les haïkus fonctionnent suivant la même logique. Les plus réussis d’entre eux tentent même de rendre une expérience concrète – la beauté d’un paysage, par exemple – à travers les effets ou les réflexions qu’il suscite. Et certains parviennent même à décrire des scènes « sans témoin », à évoquer l’apparition au moment de son surgissement, le phénomène avant l’apparence, en quelque sorte. À mi-chemin de ces deux performances, JF Billeter cite Chiyo. Le poème évoque un voyageur dans un paysage enneigé, dont l’attention est attirée par un cri qui le tire de ses pensées. Il aperçoit alors un groupe de hérons blancs immobiles sur fond de neige et réalise qu’il traverse « ce monde immaculé sans avoir perçu sa beauté »… Voici le haïku : « Sans leur cri / on ne les verrait pas ces hérons / Neige matinale »

Jacques Munier

JF Billeter publie également une nouvelle traduction des aphorismes de Lictenberg

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Revue Critique N°807-808 Dossier Hong Kong prend le large

Etonnante entité politique que cette cité-état, ancienne colonie britannique rétrocédée en 1997 à la Chine par un traité qui garantissait la poursuite de son modèle économique et politique, avec notamment la liberté de la presse et de l’opinion. Aujourd’hui l’économie capitaliste ne fait pas peur aux dirigeants chinois mais la démocratie leur fait craindre une contagion néfaste. C’est pourquoi ils font tout pour vider de sa substance la prochaine élection en 2017 du gouverneur au suffrage universel en imposant toute sorte de conditions. Mais la population a pris goût au régime libéral et résiste par tous les moyens. C’est cette résistance qui fait l’objet du dossier, en particulier ses aspects culturels avec la formation d’une identité qui passe par la défense du cantonnais qu’on parle à Hong Kong contre le mandarin. Aux détracteurs du cantonnais, langue populaire et très ancienne, on peut opposer ce qu’en dit JF Billeter : « dans certains dialectes de la Chine du Sud, en cantonnais notamment, la poésie des Tang garde quelque chose de sa magie ancienne, que le mandarin tue ».

Dossier coordonné par Sebastian Veg

Au sommaire

Présentation « BORROWED SPACE, BORROWED TIME » Kai-cheung DUNG : Atlas. Archéologie d’une ville imaginaire Extraits de Atlas. Archéologie d’une ville imaginaire (Taipei, Lianjing, 2011) traduits du chinois (Hong Kong) par Sebastian Veg Jean-Philippe BÉJA : Hong Kong 1997-2014. Consolidation d’une identité politique Judith PERNIN : Le Hong Kong de Wong Kar-wai. Espace, nostalgie et sentimentalité Wong Kar-wai, The Grandmaster [Yi dai zongshi ] Wing-sang LAW : La nostalgie coloniale depuis la rétrocession Evans CHAN : Le cinéma indépendant de Hong Kong. Pratique locale et mémoire nationale L’ESPRIT DU ROCHER AU LION. TENSIONS ET RESILIENCE Ho-fung HUNG : Trois visions de la conscience autochtone à Hong Kong Chan Koon-chung, Zhongguo tianchao zhuyi yu Xianggang [La Doctrine céleste chinoise et Hong Kong ] Chin Wan, Xianggang Chengbang lun [De Hong Kong comme ville-État ] Jiang Shigong, Zhongguo Xianggang : Wenhua yu zhengzhi de shiye [Hong Kong, Chine : perspectives culturelles et politiques ] Edmund W. CHENG : Les vicissitudes de la politique contestataire dans le Hong Kong postcolonial Francis L. F. Lee et Joseph M. Chan, Media, Social Mobilization and Mass Protests in Post-colonial Hong Kong. The Power of a Critical Event Peifeng Huang et Yu Xu (éd.), Pre/Post80s. Beyond the Imagination of Social Movement, Discourse and Generation Chloé FROISSART et Yi XU : Hong Kong et le delta de la rivière des Perles. Liens économiques et activisme social Karita KAN : Un espace public sinophone sous pression. Les médias hongkongais depuis la rétrocession Robert BAUER : Le cantonais de Hong Kong. État des lieux et perspectives

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