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Jean François Billeter / Revue Hermès

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Jean François Billeter : Un paradigme (Allia) / Revue Hermès N°63 Murs et frontières (CNRS Editions)

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Jean François Billeter : Un paradigme (Allia)

C’est encore un beau livre de cet éminent sinologue. Je sais bien que « beau » n’est pas une catégorie critique, notamment pour un livre de philosophie, et je vais m’employer à expliquer ce que j’entends par là. Juste après avoir souligné que l’on ne peut pas dire que j’en abuse, de cet adjectif, et que si je l’affirme c’est que j’ai de bonnes raisons.

D’abord, contrairement à ses livres précédents, sur Tchouang-Tseu, la Chine ou l’art de la calligraphie, des livres parfaits, limpides et même lumineux, celui-ci est beaucoup plus personnel. « J’ai passé la première partie de ma vie à essayer les idées des autres », dit-il ici. Et puis, en accumulant des observations, un renversement s’est produit, « des rapports sont apparus, des motifs se sont formés », quelque chose d’inhérent à la nature de l’intelligence, qui se dit en latin intelligere , c’est-à-dire « lier entre elles diverses choses ». Et Jean François Billeter a découvert qu’il tenait le début d’une pensée qui lui était propre, le mettant ainsi en position de dialoguer avec d’autres. C’est le paradigme que faute de mieux il appellera intégration .

C’est pourquoi je dirais aussi que c’est un livre amical et d’ailleurs il s’adresse souvent directement au lecteur. Il fait partie de ces livres qui vous parlent, et auxquels vous pouvez répondre. Il vous parle avec bienveillance, comme un ami, tout instruit qu’il est d’une sagesse orientale simple et pratique, même si paradoxale au premier abord dans son expression chinoise, que Jean François Billeter a tôt fait de nous rendre familière, voire intime. Mais ici, pas de patiente philologie, pas de commentaire savant et éclairé, juste une expérience partagée et surtout une présence attentive. L’auteur réinvente à sa manière la tradition de l’amitié épistolaire, si développée à la Renaissance. Il nous apprend qu’il a longtemps été un être à la fois curieux de tout et secret, trouvant dans ses découvertes matière à un perpétuel recommencement, mais abritant sans le savoir une angoisse muette, transmise par sa mère, jusqu’au jour où, à l’occasion d’une crise grave, il prend conscience que les émotions qui ne se sont pas manifestées « restent programmées au fond du corps et peuvent le rester indéfiniment ». Depuis lors, il a appris de ce grand « dégel » qui a failli l’emporter, la valeur de l’émotion, phénomène d’intégration, c’est-à-dire d’incorporation, d’unité retrouvée de l’esprit et du corps. Le dégel a libéré la source, d’abord dans un tremblement puis dans la certitude acquise d’une chance, et d’une « inépuisable ressource ». « La tristesse et l’angoisse me sont restées », dit-il, mais « lorsqu’elles me saisissent, je sais que je dois les laisser faire. Elles s’emparent de moi, mûrissent doucement et engendrent à la fin l’émotion, chaque fois. C’est devenu l’une des lois de ma nature. J’ai besoin de ce ressourcement. J’ai surtout besoin de l’autre ressourcement, que je pratique au café, celui de l’espace où les choses commencent . »

Et c’est là que s’ouvre le livre, au café, sur le plaisir aristocratique de laisser son esprit divaguer entre solipsisme et compagnie, entre plongée intérieure et immersion dans l’histoire, celle des autres qu’on devine ou qu’on perçoit par bribes, et la grande histoire de la liberté des idées. Du café de la Régence où se déroule Le Neveu de Rameau au Flore, où Sartre a écrit L’Etre et le néant . Là, dans une « souveraine disponibilité », un vide se crée, favorable à l’idée qui vient. Comme le héron impassible qui attend au bord de l’eau et d’un « geste imparable » saisit sa proie dès qu’elle fait surface, l’intellectuel doit être prompt à noter car une idée qui reste dans les limbes est comme une fumerolle qui s’évanouit aussitôt. Et quand on a raté son coup, « que la pensée erre dans les parages », pas d’autre issue que de reprendre son immobilité et d’attendre qu’elle revienne à nouveau. « Parfois – je cite – l’apparition d’une réflexion déclenche une réaction en chaîne quasi instantanée, qui révèle d’un coup toute une suite d’idées. Cela produit l’effet d’un éclair. » Il faut alors éviter de se laisser éblouir et noter les mots qui permettront de reconstituer l’événement. Le corps est alors comme un vide, mais un vide actif. C’est là, selon Jean François Billeter, le deuxième paradigme, celui de l’activité, le plus souvent inconsciente, de notre corps. Deux exemples suffiront à le faire comprendre. Lorsqu’on cherche un mot, et Dieu sait que ça nous arrive souvent, on réalise à son insu une opération linguistique extrêmement sophistiquée où l’on avance comme par rebonds sur la bande ou la bordure d’autres mots, celui qui ne convient pas ou qu’il faut éviter de répéter et tous ses synonymes. Il faut, pour y arriver, se concentrer, cesser de prêter attention au monde environnant, s’absenter, faire le vide. Dans ces moments-là, c’est le corps qui entre en scène, c’est lui qui porte l’activité consciente par sa mobilisation non consciente. Activité est donc le nom d’un ensemble appelé corps et esprit solidaires, et dont les énergies conjuguées produisent l’action. Car tout ne vient pas du cerveau, même et surtout si l’activité semble purement intellectuelle.

L’autre exemple est tiré du geste, du geste le plus simple – pousser une porte – au plus complexe – jouer quelques notes au violon. Il illustre davantage le paradigme de l’intégration. Il évoque l’apprentissage progressif et ce qu’il faut à l’artisan expérimenté de concentration et d’inconscience mêlées pour accomplir le geste parfait, ayant intégré par paliers les différents stades d’un geste complexe.

Dans le temps qui m’est imparti, je n’ai pu vous donner qu’une petite idée de ce paradigme destiné à « servir d’instrument de navigation ».

Et c’est vrai qu’il m’arrive avec les livres – mais seulement avec les livres – ce qui arrive à ceux qui ont trop d’amis : dans le fond, il n’en ont pas vraiment, ils passent de l’un à l’autre et ce qui en reste se résume finalement à peu de choses, un souvenir, un titre, un sourire. C’est pourquoi je tiens à prolonger ce plaisir d’amitié en le faisant partager avec nos auditeurs.

Jacques Munier

Revue Hermès N°63 Murs et frontières (CNRS Editions)

Un dossier coordonné par Thierry Paquot et Michel Lussault, qui relèvent le paradoxe de ce phénomène majeur de notre époque, un étrange paradoxe de la mondialisation que ces murs qui se multiplient

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