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Jean Jaurès / Revue Inflexions

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Jean Jaurès : L’armée nouvelle, édition établie par Jean-Jacques Becker , tome 13 des Œuvres de Jean Jaurès (Fayard) / Revue Inflexions Civils et militaires : pouvoir dire N° 21 Dossier La réforme perpétuelle (La documentation française)

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Jean Jaurès : L’armée nouvelle, édition établie par Jean-Jacques Becker, tome 13 des Œuvres de Jean Jaurès (Fayard)

Dans L’armée nouvelle , Jaurès a exposé ses conceptions stratégiques et militaires sur la Défense nationale et l’armée citoyenne afin de préparer la discussion de son projet de loi de 1912 portant sur la réforme de l’institution militaire. Texte « hugolien » dira Madeleine Rebérioux, traversé par l’histoire et le fracas des grandes batailles, de Jeanne d’Arc à Napoléon en passant par Turenne ou Hoche, débordant de passion et d’érudition, prophétique par bien des aspects à la veille de la Grande guerre, il aborde tous les domaines ou presque, comme la formation et l’encadrement, la doctrine de défense et d’emploi des forces et surtout les conditions d’une armée démocratique qui soit plus qu’une armée de conscrits ou de « caserne », mais une armée du peuple, une « nation en armes » qui repose davantage sur la réserve et exclusivement destinée à la défense du pays.

Jaurès se situe clairement dans l’optique d’une nouvelle confrontation avec l’Allemagne et dans la perspective d’une agression, malgré sa position déterminée en faveur de la paix. C’est pourquoi il développe, à contre-courant de la doctrine adoptée par les généraux du Conseil supérieur de la Guerre, une conception défensive de la stratégie militaire, avec un rôle accru de l’armée des réservistes, mieux entraînés par des périodes d’exercices et de manœuvres plus fréquentes, tout en suggérant de ramener à six mois la durée du service militaire, qu’il considérait comme suffisante pour former un soldat. A l’époque sa durée avait été fixée à deux ans après avoir été portée à cinq ans par les lois de 1872 et 1873 consécutives à la défaite de Sedan, et dans le contexte de montée de la menace, les députés voulaient l’établir à trois ans, ce qu’ils voteront en 1913 malgré l’opposition de Jaurès dont ce sera le dernier grand combat parlementaire. Cette décision reflétait l’esprit du temps, qui était à l’option offensive, soutenue par une armée d’active. Obsédé par la guerre de 1870 où la stratégie défensive avait conduit à la défaite, l’Etat-Major cultivait une conception offensive qui reposait sur l’engagement de troupes fraiches et récemment formées portant le coup fatal au cours de batailles décisives. Pourtant, quand la guerre éclata en août 1914 et que le général Joffre lança à l’assaut en Lorraine l’armée d’active renforcée cependant par les premières classes de réservistes, la bataille des frontières fut un désastre et quelques jours après une terrible retraite, au cours de la contre-offensive de la Marne, les réservistes étaient plus nombreux que les troupes d’active, décimées par les premiers combats. Et tout au long de la guerre, les jeunes soldats étaient envoyés dans les tranchées au bout de quelques semaines seulement d’instruction.

C’est à ce que de Gaulle dénonça plus tard comme « une métaphysique de l’action », où l’on veut faire du combat « la ruée désordonnée vers l’avant » que s’opposait la stratégie défensive préconisée dans L’armée nouvelle par Jaurès. Rendant hommage à Napoléon, au génie de la liberté qui a délivré l’armée de l’obsession du terrain qui hantait les généraux d’ancien régime recherchant les « positions naturellement fortes », Jaurès suit avec finesse le raisonnement parfois sinueux de Clausewitz, qui commentait à l’Académie militaire de Berlin les campagnes de l’empereur et inspirait la doctrine prussienne. Car celui-ci, après avoir vanté la mobilité des armées napoléoniennes qui n’étaient « les esclaves du terrain » ni de leurs bagages dans leurs offensives brusques créant l’effet de surprise, en concentrant leurs forces dans l’espace, Clausewitz ayant sans doute à l’esprit les souvenirs de la campagne de Russie finit par conclure à la supériorité de la défensive. Jaurès évoque alors le cas de l’Espagne et de ce que peut, « contre le génie offensif le plus audacieux et le plus habile, le génie défensif d’un peuple qui veut rester indépendant ». Il revient sur l’analyse faite par Clausewitz de la déroute de Leipzig, où la défensive prudente de l’Allemagne et de ses alliés avait permis à leurs forces de se rassembler pour porter l’estocade après avoir mené une tactique de harcèlement, et avant cela il avait rendu hommage à l’attitude de Turenne défendant l’Alsace à l’abri des Vosges avec une armée inférieure en nombre et contre l’avis de Louis XIV qui redoutait sa défaite. Tout cela pour conclure sur le risque encouru à appliquer hors de leur contexte et dans l’absolu les « dangereuses formules napoléoniennes ».

C’est ce repli stratégique sur la position défensive qui fournit à Jaurès les arguments pour défendre le projet d’une « organisation vraiment populaire de la défense nationale ». Dans ce projet l’armée d’active devait comprendre tous les hommes valides de 20 à 34 ans, de 34 à 40 ans, ils formeraient la réserve et de 40 à 45 ans la territoriale. Du coup l’ensemble des effectifs immédiatement disponibles en cas de mobilisation passait des 5 à 600 000 hommes qui effectuaient leur service militaire à 2 millions. Et Jaurès insiste sur le caractère dissuasif d’une telle levée d’hommes : « Appuyé dès les premiers jours sur la totalité de ses réserves et sur l’unanimité des cœurs, la France serait si forte que les plus téméraires hésiteraient à la provoquer ».

C’est ainsi qu’il pensait ramener l’armée de la République à son plus noble objectif – je cite – « la protection de l’indépendance nationale pour la libre évolution de la justice sociale ». Pour réaliser ce second objectif, il préconisait la suppression des écoles militaires comme St Cyr ou Polytechnique, des citadelles de l’esprit de caste, et le transfert de la formation des officiers à l’université afin de favoriser la diversité sociale dans l’encadrement. Il envisageait même un système d’élections pour les chefs, de façon à faire entrer la démocratie dans l’institution militaire… Mais le projet de loi sera repoussé par les députés à une grande majorité.

Jacques Munier

Revue Inflexions Civils et militaires : pouvoir dire N° 21 Dossier La réforme perpétuelle (La documentation française)

Une revue de sciences humaines et sociales, la revue du dialogue entre civils et militaires, qui vient démentir la réputation de « grande muette » de l’armée, avec des thématiques souvent étonnantes comme Les dieux et les armes , une livraison de 2008, Le corps guerrier , Guerre et opinion publique ou encore Que sont les héros devenus ? Le précédent N° portait sur l’armée dans l’espace public

Celui-ci revient sur le thème de la réforme, une « réforme perpétuelle » comme on a pu le voir avec le projet de Jaurès, (il y a d’ailleurs dans ce N° une contribution de Xavier Boniface sur les deux lois dont je parlais, consécutives à la défaite de 1871) mais cette réforme permanente est aussi liée à la nature même de l’institution par ailleurs marquée par la permanence des rituels, de l’esprit de corps et du cœur de l’activité. Pourtant, s’il « est peu de leçons de la guerre du Péloponnèse qui ne trouvent leur écho en Afghanistan » et si « les aphorismes de Sun Tzu et Clausewitz continuent de nourrir nos réflexions » comme l’affirme l’éditorial, c’est précisément la leçon des défaites qui constitue le premier facteur de réforme. Plusieurs contributions reviennent sur l’histoire de ces réformes et notamment sur celle du Ministère de la Défense. Je signale en particulier le témoignage d’un chef de corps du 5e régiment d’hélicoptères de combat déployé en Afghanistan, le capitaine Frédéric Gout qui analyse la réforme du point de vue des premières lignes.

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