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Jean-Luc Marion / Revue Thauma

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Jean-Luc Marion : La rigueur des choses. Entretiens avec Dan Arbib (Flammarion) / Revue Thauma N°9 L’air

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Jean-Luc Marion : La rigueur des choses. Entretiens avec Dan Arbib (Flammarion)

Je le rappelle, Jean-Luc Marion est philosophe, spécialiste internationalement reconnu de Descartes, mais aussi éminent représentant de la phénoménologie française théologien singulier, il occupe depuis 2008 à l’Académie française le fauteuil de celui dont il était devenu le conseiller en matière de relations avec les milieux intellectuels, le cardinal Lustiger. Dans cette série d’entretiens avec Dan Arbib, l’un de ses plus brillants étudiants qui poursuit sous sa direction une thèse sur Descartes et l’infini, il revient sur son parcours personnel et philosophique, et le livre constitue une excellente introduction à l’ensemble de son œuvre ainsi qu’un aperçu de son activité d’enseignant, en France et à l’étranger, notamment à l’université de Chicago, une chaire où il a pris la succession de Paul Ricoeur et qui avait également été celle du théologien Paul Tillich.

D’emblée nous sommes avertis, et rassurés quant au risque de dérives narcissiques liées au genre de l’entretien rétrospectif, Jean-Luc Marion ne s’est prêté à l’exercice qu’à condition d’éviter un double écueil : « soit débiter en fausse monnaie ce qu’on a eu bien du mal à écrire de bon aloi, soit verser dans l’anecdote, l’apologie pro vita sua avec son cortège de mensonges vrais ». Formé en hypokhâgne à Condorcet par Jean Beaufret qui lui a fait découvrir Heidegger, il a eu pour « caïmans » à l’Ecole Normale Supérieure Louis Althusser et Jacques Derrida et comme conférenciers Gilles Deleuze, Michel Serres ou Jacques Lacan, et il ne se pardonne pas, aujourd’hui encore, d’avoir chahuté avec la turne les cours d’allemand d’un obscur répétiteur qui n’était autre que Paul Celan. C’est en marge du mouvement dit des « nouveaux philosophes » qu’il accède à la notoriété médiatique pour un livre qui, bien que publié dans la collection Figures dirigée par Bernard-Henry Lévy chez Grasset, n’avait que peu d’affinités avec la tonalité postmarxiste de ce qu’il désigne aujourd’hui comme un « non-mouvement pas toujours très philosophique » et dans lequel chacun avait pour mission de « détruire » quelque chose : Jean-Marie Benoist le structuralisme, Philippe Nemo la psychanalyse, Guy Lardreau et Christian Jambet le maoïsme, Glucksmann le léninisme… et lui-même Heidegger. En fait de destruction, c’est plutôt à celle d’une idole que s’intéresse le deuxième livre de Jean-Luc Marion, deux ans après Sur l’ontologie grise de Descartes sous titré « Science cartésienne et savoir aristotélicien dans les Regulae », publié en 1975 à l’âge de 29 ans et évidemment chez Vrin. L’idole et la distance , paru dans la collection emblématique des « nouveaux philosophes » revient, après Heidegger, sur le mot de Nietzsche « Dieu est mort ».

C’est dans le registre de la « théologie négative » de haute époque que Jean-Luc Marion apporte sa contribution, et sa pierre blanche à l’édifice babélien du « désenchantement du monde ». Si la Révélation chrétienne repose bien sur le « scandale de la croix », c’est-à-dire sur le fait que le Christ, qui incarne Dieu, a fait l’épreuve de la mort, alors en toute logique Dieu lui-même en traversant le monde fini, et par conséquent la finitude qui échoit à notre humanité commune dont l’expression ultime est la mort, Dieu doit mourir en Christ, dont la résurrection prend donc le sens d’une mort de la mort. Tout cela est déduit de l’audace théologique qui fait du Christ à la fois le fils de Dieu et le fils de l’homme, et en vertu de laquelle Dieu s’humanise pour diviniser l’humanité. Dans un autre sens, celui que retiendra Heidegger, le mot de Nietzsche « Dieu est mort » atteste le crépuscule et la destruction de l’idole métaphysique de Dieu, érigé par la tradition philosophique des Pères de l’Eglise, notamment, mais pour Jean-Luc Marion c’est un crépuscule qui prend les couleurs de l’aurore et qui fait – je cite – « se lever le soleil de Dieu et exige de gérer la distance entre le divin et l’homme ».

Plus facile sans doute de mesurer la distance entre une pensée et sa réception médiatique, bien qu’elle puisse être sidérale. Dans l’orbite du phénomène médiatique provoqué par l’émergence des « nouveaux philosophes », Jean-Luc Marion fait l’expérience des distorsions que peuvent subir certains propos lorsqu’ils entrent dans la chambre d’écho du système médiatique. Après une conférence donnée au Brésil sur L’Idole et la distance , il se retrouve à la une de l’équivalent local de Paris Match avec pour titre : « Le nouveau philosophe dit : Dieu est mort ».

I y a aussi toute la partie phénoménologique de son œuvre, qui est abordée dans ces entretiens, et en particulier, à propos de l’événement, le concept de « phénomène saturé », lorsque l’événement nous dépasse infiniment, comme dans le cas des attentats du 11 septembre 2001, et dans l’après-coup, dans l’effet de souffle provoqué par la déflagration de l’événement, ce concept permet d’en saisir le sens, à tout le moins de prendre la mesure du nouvel horizon de possibilité qu’il ouvre, et qui était jusque là impensable. Le même concept de « phénomène saturé » peut s’appliquer au sentiment amoureux, inexplicable et imprévisible bouleversement de tous les repères, auquel Jean-Luc Marion a consacré un beau livre, Le phénomène érotique .

Jacques Munier

Revue Thauma N°9 L’air

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