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Jean-Luc Nancy / Revue des Sciences Religieuses

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Jean-Luc Nancy : Demande. Littérature et philosophie (Galilée) / Revue des Sciences Religieuses N°342 Dossier La déconstruction du christianisme – Autour d’une œuvre de Jean-Luc Nancy

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Ce que la littérature fait à la philosophie et inversement, Jean-Luc Nancy l’analyse pour commencer en termes de demande réciproque sur la vérité de l’une et l’autre, chacune à sa manière. Car si la philosophie ne cesse, dans un discours ininterrompu, de poursuivre et de reprendre la question de la vérité, la littérature – je cite « coupe le récit quelque part, toujours arbitrairement, tant au début qu’à la fin ». Si bien que l’accomplissement de la philosophie serait le récit intégral d’une littérature tout entière engagée dans le projet du livre absolu qui contienne la réalité dans son entier – le rêve de nombreux écrivains – un projet que Mallarmé avait conçu et ainsi exprimé : « Le monde existe pour aboutir à un livre ». Parce qu’ « un livre ne commence ni ne finit, tout au plus fait-il semblant ». On sait que le projet mallarméen s’est finalement enlisé dans un embrouillamini de feuillets à l’agencement problématique et constamment repensé. Dans un beau texte sur la lecture et le livre Jean-Luc Nancy évoque ici l’origine de la littérature dans l’oralité : « elle s’ouvre en un retentissement jamais commencé, jamais terminé, dans une glossolalie de la présence sans laquelle tout serait purement absent ». Là où s’est tracée la limite du livre s’étendrait donc l’horizon de la philosophie. « Philosopher – écrit-il dans un autre texte de ce volume, sous le titre « Un jour les dieux se retirent… » – philosopher commence exactement là où le sens est interrompu ». Il a dans le collimateur la propension contemporaine à recourir à la philosophie comme à un réservoir de conseils et de leçons, « l’éthique à portée de main avec force provisions de valeurs et de sens » à une époque où il semble précisément vaciller. Or « c’est ainsi – rappelle-t-il – que toute l’histoire a commencé il y a quelques vingt-sept siècles : par une grande interruption des significations disponibles sur les rives de la Méditerranée (ces significations qui allaient recevoir le statut de « mythes ») ». Qu’il nous faille aujourd’hui repenser le sens des signifiants « histoire », « homme », « communauté », « identité » n’est pas nouveau. C’est le grand récit de la philosophie qui se poursuit, ni plus, ni moins.

À cet égard le partage des rôles respectifs assignés à la littérature et à la philosophie entre découpage ou rupture pour l’une et continuité de questionnement pour l’autre apparaît nécessaire et presque fatal. Sinon – objecte le philosophe – « on ne parle pas de littérature et de philosophie, on parle de sagesse et de mythe. C’est un autre monde, un monde à l’envers du monde de la demande de vérité. On ne demande plus, on mande ou on commande. » Fais pas ci, fais pas ça , et le récit interminable de la littérature demande alors seulement à être récité par cœur . Sans demande supplémentaire ni question. Et pour qui sait entendre la poésie – qui est aussi un faire , comme l’indique son étymologie grecque jadis explorée par Hölderlin et Heidegger à sa suite – celle-ci oppose son éternel refus de s’identifier à un « genre », postulant à chaque fois une « nouvelle exactitude » car – je cite « l’infini est actuel un nombre infini de fois ». Faire signifie ici construire le monde habitable. « La poésie est l’action intégrale de la disposition au sens » ajoute Jean-Luc Nancy, qui insiste sur le fait qu’elle est beaucoup plus qu’un « dire » : « Chanter aussi, par conséquent, timbrer, intoner, battre ou frapper. » Et surtout, comme disait Novalis pour illustrer sa capacité à transcender les frontières de genre : « la poésie est la prose parmi les arts », désignant par là son irréductible pouvoir d’enchantement.

Rien n’illustre mieux la complémentarité dissonante de la littérature et de la philosophie que l’épisode du Witz , le mot d’esprit érigé par les Romantiques allemands au rang d’esthétique de la vie et de vision du monde. Retraçant l’édifiante équipée sémantique du mot le philosophe s’arrête sur son étape anglo-saxonne, qui présente un troublant parallélisme avec son acception germanique, chez Laurence Sterne notamment, avec Tristram Shandy , confusion carnavalesque de tous les genres. Pour Novalis en effet le mot signifie, outre un « principe d’affinités » hétérogènes celui d’une « dissolution universelle ». On est tenté d’ajouter : confusion des valeurs dans le comique et le rire, ce qui fait signe vers notre actualité la plus brulante. Car le Witz renaît toujours de ses cendres, c’est un savoir – Wissen – « qui voit, qui saisit d’un coup d’œil l’idée , et qui distingue avec lucidité ». Il augure d’une perception critique de notre monde. Impossible de retracer ici les subtiles analyses de Jean-Luc Nancy, qu’il suffise de rappeler que l’esprit de Charlie n’est pas mort parce qu’il est poussé par cette longue tradition de la pointe, celle du crayon comme celle de l’acuité de l’esprit – aurait-on dit du temps de Baltasar Gracian.

Jacques Munier

féliin
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Revue des Sciences Religieuses N°342 Dossier La déconstruction du christianisme – Autour d’une œuvre de Jean-Luc Nancy

http://theocatho.unistra.fr/sciences-religieuses

L’œuvre en question comporte deux volets : La Déclosion et l’Adoration, deux opérations de la déconstruction entendue ici comme une élucidation du sens du christianisme jusque dans ses expressions rituelles individuelles ou collectives, comme la prière, ou une attitude spirituelle comme la foi, distinguée de la croyance. Dossier coordonné par Yannick Courtel

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