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Jean-Paul Curnier / Revue Lignes

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Jean-Paul Curnier : Prospérités du désastre (Lignes) / Revue Lignes N°44 Dossier Situations de la critique

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« Nul ne peut dire sans être comique qu’il s’apprête à quelque intervention renversante : il doit renverser, voilà tout » écrivait Georges Bataille dans La Part maudite , une injonction que Jean-Paul Curnier semble avoir fait sienne. Mais au renversement auquel il aspire il suffirait de suivre la pente fatale du monde tel qu’il est. Le désastre prospère – annonce-t-il sans qu’il faille être devin pour en décoder le présage. « Alors si ce monde va aussi franchement et volontairement à sa perte – ajoute-t-il – autant qu’il y aille vite pour en vivre au plus vite le remplacement. Et il convient même de l’aider chaque fois que ça s’avère possible… Qu’on n’aille pas nous dire que c’est lui vouloir du mal car c’est exactement ce que font ceux qui disent s’y épanouir le mieux. »

Jean-Paul Curnier n’est pas un prophète de malheur mais un observateur lucide et un analyste intraitable dont la langue accorde ses accents à la prospérité du mal, tout en s’apparentant au style polémique de la grande tradition française des pamphlétaires résolus à en découdre. La langue, la « condition langagière » de notre époque où l’écho des éditorialistes couvre la voix des intellectuels authentiques est d’ailleurs l’une de ses cibles. « Cet idiome ostensiblement indigent, démagogiquement familier n’est pas autre chose que le déploiement sans honte d’une forme de racolage » écrit-il en désignant la novlangue qui se répand dans les medias. Ce langage faussement direct et décontracté, soi-disant désinhibé et insolent, adopté par capillarité, et qui habille la vacuité de tant d’histrions médiatiques dans le genre d’Eric Zemmour ne serait que l’expression, « dans une forme inédite, de durcissement des rapports sociaux. Plus exactement – je cite – dans une forme plus crue et plus directe de la férocité marchande du libéralisme érigé en modèle unique de civilisation ».

Persuadé comme Flaubert que « l’avenir est ce qu’il y a de pire dans le présent », il entend suivre cette logique du pire jusque dans son aboutissement provisoire. Parvenue par rétrocessions successives au stade infantile du « monde de Bambi » – la « douceur d’un naufrage » où Walt Disney a éclipsé Marx et Tex Avery – notre époque sénile a oublié le sens de la politique, à savoir « quel type de société convenait le mieux aux mesures de l’homme » et la manière d’y parvenir. « Ce qui a disparu – diagnostique-t-il – c’est plus précisément ce qui méritait le nom de vie dans l’expression « vie politique ». Et aussi – je cite encore « cette forme collective d’emploi de l’intelligence humaine qui seule peut qualifier un peuple comme assemblée démocratique, cette possibilité d’un peuple penseur de sa propre condition, de son devenir et des moyens de le construire ».

L’avancée du désastre gagne donc à leur tour ceux qui n’avaient plus que cette ressource du collectif pour tenir et s’opposer. Même dans les banlieues « le rejet de la dimension collective de l’existence est ce qui est le plus collectivement partagé ». Les émeutes chroniques dont les sociologues nous traduisent le langage inarticulé en termes d’urbanisme malsain et de chômage – mais si les intéressés avaient quelque chose à dire, ils le diraient clairement – ces insurrections sporadiques, comme un « orage qui n’éclate jamais », se condamnent elles-mêmes, au mieux à faire l’objet du « lamento compassionnel » transformant en victimes ses héros anonymes et occasionnels, au pire à se réduire à des prouesses de petits despotes de cage d’escalier. Il n’y a plus de banlieues, ces territoires exotiques d’un « peuple » incarné, mais de gigantesques réservoirs de « rebuts humains » qui ceinturent les villes d’excroissances surdimensionnées. Plus la moindre espérance de profit pour quiconque, si ce n’est – je cite « pour les marchands de drogue, quelques imams sanguinaires à la recherche de futurs combattants de Dieu et les hypermarchés de chaussures ».

En matière d’identité – la grande question du jour – la règle est celle, logique encore, du tiers exclu. On pourrait dire qu’on s’en moque de l’identité française, si ce n’était l’insistance hypnotique avec laquelle cette question s’invite dans le débat public, à raison même de sa neurasthénie. À ceux qui prêchent les « racines chrétiennes », ou « nationales » Jean-Paul Curnier rappelle les Ligures, les Romains, les Burgondes, les Vikings, les Visigoths, les Arabes, les Espagnols, les Portugais, Italiens, Maghrébins, Africains, Indiens ou Chinois, Polonais, Grecs, Serbes, Croates et autres qui ont, dans une désintégration assumée, nourri la fable de l’intégration. La nation est « un plébiscite de tous les jours » disait Renan. Donnons enfin le droit de vote aux immigrés et voyons si leurs suffrages redonnent vie et sens à notre démocratie.

Jacques Munier

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Revue Lignes N°44 Dossier Situations de la critique

http://www.editions-lignes.com/SITUATIONS-DE-LA-CRITIQUE.html

Les revues sont le domaine d’élection « naturel » de la critique, mais elles aussi sont en crise de lecteurs. Pour le reste, la situation est telle que la décrit l’édito : « Subordination explicite des suppléments culturels hebdomadaires aux goûts dominants et à l’inflation des titres, s’agissant des livres au marché et à l’industrie s’agissant du cinéma à l’« événement » (rétrospectives, commémorations, salons), suivant le mode d’existence de style « grand’messe » dévolu maintenant aux expositions… »

Pierre-Damien Huyghe, Au-delà de l’écume : éléments d’hypo-critique

« Le XVIIIe siècle est pour la critique un âge d’or. Il l’est notamment pour avoir élaboré une doctrine du goût… En 1751, d’Alembert affirma sans ambages que le goût était une « espèce du sentiment » qui « saisit avec transport les beautés sublimes et frappantes, démêle avec finesse les beautés cachées, et proscrit ce qui n’en a que l’apparence ». Cette déclaration appartient au Discours préliminaire à l’Encyclopédie . »

Serge Margel, Le cas critique. Notes pour une recherche étymologico-politique

Véronique Bergen, L’exercice de la critique comme arme de la pensée

Alain Hobé, Le livre est notre tâche

Jacques Brou, Le livre est une petite entreprise comme une autre

Bertrand Leclair, Pitié pour les eucalyptus

Xavier Person, Critique pour un lièvre mort

Alain Naze, De la critique de cinéma comme anachronisme

Emmanuel Laugier, Petites frappes

Amandine André & Emmanuel Moreira, Malgré tout

Frédéric Neyrat, Dehors, séparation et négativité. Critique d’une situation exophobique

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