LE DIRECT

Jean-Pierre Richard / Revues Littérature et Rehauts

5 min
À retrouver dans l'émission

Jean-Pierre Richard : Les jardins de la terre (Verdier) / Revues Littérature (Larousse) et Rehauts N°34

richard
richard

Roland Barthes l’avait remarqué en son temps, dès son premier livre – Littérature et sensation – Jean-Pierre Richard a fait « du nouveau » en matière de critique. Dans ce livre il définissait lui-même son travail comme « une mise en perspective des diverses données apportées par l’œuvre » car – ajoutait-il – « L’élaboration d’une grande œuvre littéraire n’est rien d’autre en effet que la découverte d’une perspective vraie sur soi-même, la vie, les hommes ». On entend ici le parallélisme entre la démarche de l’écrivain et celle du critique. S’installer dans la perspective adoptée par l’auteur et remonter depuis les différents motifs disposés par lui vers le sens qui les anime dans son esprit, mais aussi en nous, lecteurs. Nietzsche, auquel Jean-Pierre Richard dit avoir emprunté le titre de ce dernier recueil – Les jardins de la terre – des « espaces ambigus, à la fois pulpeux et menacés », parlait aussi dans Aurore de la lecture lente inspirée par la philologie, « avec des arrière-pensées, avec des portes ouvertes, avec des doigts et des yeux subtils ». Tactile est en effet la qualité de sa lecture, dans une remarquable osmose avec l’œuvre au point qu’on a parfois l’impression d’une mise en abyme, comme ici dans le texte sur Fred Vargas où il évoque le travail d’enquête de son personnage, le commissaire Adamsberg, une fois posé le décor, sa manière d’y « inventer des échappées, des virtualités de sens » et sa capacité à muer « l’existentiel en indiciel », à « transformer la bribe en un détail ».

Proust évoque à la fin du Temps retrouvé « ces signes inconnus que mon attention, explorant mon inconscient, allait chercher, heurtait, contournait comme un plongeur qui sonde ». Dans l’essai qui ouvre son livre, Proust en chambre , Jean-Pierre Richard semble procéder de la même manière. La question abordée – le rapport de l’écrivain au lieu, au dedans et au dehors – lui offre une perspective plongeante sur l’ensemble de la Recherche . Laquelle débute sur le réveil du dormeur qui, ne parvenant pas à identifier tout de suite le lieu où il se trouve, passe en revue d’autres pièces où il s’est déjà réveillé. « Un premier lieu alors – commente le critique – lieu séminal, éclate ainsi, ou germine en d’autres lieux que nous retrouverons dans toutes les grandes parties du roman. » Et de Combray au salon d’Odette où elle entreprend de séduire Swann, en passant par la chambre de Marcel au Grand Hôtel de Balbec, ou encore celle de Proust, aux volets et rideaux toujours tirés, où il écrivit, couché dans son lit, À la recherche du temps perdu , c’est tout un imaginaire de la paroi et du foyer, de la demeure et du compartiment qui égrène les motifs de l’intérieur et de l’extérieur, embarquant même ceux des aliments liés au foyer – une question centrale, relève l’auteur – de la petite madeleine au homard à l’américaine mangé chez Swann et Odette, « à travers la prodigieuse expansion duquel – je cite – (expansion calorique, gustative, formelle, colorée), toute l’étendue de la maison, jusque-là hostile et refermée, est soudain pénétrée, reconnue, assimilée ».

À propos du roman de Daniel Guillaume, L’Arbre transformé , Jean-Pierre Richard identifie dès son prélude la clef qui lui servira à rabouter les éléments disparates du livre pour en saisir l’unité souterraine. La fable raconte la promenade hivernale d’un médecin philosophe japonais qui s’arrête devant un saule au bord de la rivière. « Le poids de la neige courbait les branches. Le bois souple se débarrassait alors de son fardeau, puis reprenait sa position première. Ce fut l’illumination. » Le critique met le doigt sur ce qui illumine, et réfracte cette lumière sur tous les moments de l’œuvre : « une souplesse qui libère ». Je cite : « Au froid, au poids, aux déchirements possibles, aux calamités si diverses de l’Histoire, du Sang, de la Cruauté moderne (Guillaume en fait résonner l’horreur dès le premier chapitre de son livre), l’élasticité foncière de la branche apporte, par métaphore, une solution possible ». Et lorsqu’il rappelle l’activité critique de son auteur, il la définit comme « l’exercice d’une sorte de natation » en le citant : « fracturer les vestiaires du poème avant de se glisser à l’eau pour une brasse ». Plonger est le titre du texte de Jean-Pierre Richard sur le roman de Maylis de Kerangal Corniche Kennedy , qui raconte la fureur de vivre d’adolescents marseillais qui se lancent à l’eau et au défi depuis ce promontoire. Rien ne définit mieux sa manière de couler dans l’imagination de la matière.

Jacques Munier

Proust, Daniel Guillaume et La scène de Maryline Desbiolles étaient parus dans un N°de la revue Littérature consacré à Jean-Pierre Richard, le N°164. La dernière livraison de la revue propose un dossier Valère Novarina (N°176)

rehauts
rehauts

Revue Rehauts N°34

http://www.entrevues.org/aufildeslivraisons/rehauts-34-david-allais/

Avec une série de poèmes de James Sacré : Cherche-t-on le père qu’on a eu ? La géopoétique de David Allais, les rêveries bucoliques d’Yves Leclair, et dans la partie critique Joseph J. Guglielmi évoque le nouveau Pétrarque, le poète italien Edoardo Sanguineti, Jacques Lèbre nous fait découvrir Terre sentinelle de Fabienne Raphoz

L'équipe
Production
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......