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Judith Butler / Revue Vacarme

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Judith Butler : Qu’est-ce qu’une vie bonne ? (Payot) / Revue Vacarme N°67

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Au moment de recevoir en 2012, après Habermas, Boulez, Godard ou Derrida, le prestigieux prix Adorno, c’est au philosophe de l’École de Francfort que Judith Butler emprunte la question et le paradoxe qu’elle contient. Dans Minima Moralia – Réflexions sur la vie mutilée , Adorno écrit en effet « qu’on ne peut mener une vie bonne dans une vie mauvaise », engageant ainsi la pensée sur un double terrain, éthique et politique. Sur son versant éthique, la question est par excellence celle de la philosophie antique. Mais dans l’esprit des anciens, elle devait être posée indépendamment de toute référence au contexte politique et même – dans des cas extrêmes comme celui de Diogène cherchant l’homme au beau milieu de la foule de l’agora – en dehors de toute considération touchant à la société, laquelle est davantage concernée par la justice que par la vie éthique, qui appartient au domaine privé. Comme le souligne Martin Rueff dans sa préface, en s’employant à déjouer le paradoxe d’une vie bonne dans une société mauvaise, Judith Butler est plus proche de Rousseau que de son contemporain John Rawls, selon lequel la modernité politique aurait consisté à séparer le juste et le bien, l’espace publique et la sphère privée. Rousseau, au contraire, ne cesse de plaider l’interdépendance des deux ordres de réalité : « Où tout est bien, rien n’est injuste – affirme-t-il dans l’Émile – La justice est inséparable de la bonté. »

Judith Butler, quant à elle, se réfère à Hannah Arendt et notamment à la distinction que celle-ci établit dans La Condition humaine entre les sphères du privé et du public. Au privé correspond le domaine du besoin, de la reproduction de la vie matérielle, de la sexualité, de la vie et de la mort au public celui de l’action et de la pensée. Mais – souligne la professeure de rhétorique de l’université de Berkeley – « Arendt comprend clairement que la sphère privée soutient la sphère publique de l’action et de la pensée ». C’est dans ce rapport de dépendance que réside la solution au problème posé. Car dans le soutien que nous trouvons auprès des nôtres, affectif et matériel tout à la fois – Judith Butler évoque « ce corps bien nourri » qui « parle ouvertement et publiquement » des affaires de la cité – dans cette relation essentielle nous trouvons les ressources de l’action politique. Or cette dépendance, et la vulnérabilité intime qu’elle révèle, est escamotée dans la séparation entre privé et public, la philosophe dit même qu’elle est « refoulée », et c’est justement – ajoute-t-elle – « la critique de cette dépendance refoulée qui constitue le point de départ d’une nouvelle politique des corps qui commencerait par reconnaître la dépendance et l’interdépendance humaines, une politique des corps susceptible, en d’autres termes, de rendre compte de la relation qui existe entre précarité et performativité ».

Le refoulement de cette dimension constitutive de la condition humaine permet aussi de faire valoir une distinction entre ceux qui sont dépendants et ceux qui ne le sont pas, entre ceux qui restent dans le besoin et ceux qui en apparence s’en sont émancipés, et elle conduit à une sorte de « naturalisation » des formes de l’inégalité sociale. L’ordre biopolitique qui institue cette distinction entre des vies qui ne valent pas d’être vécues et des vies dignes de l’être masque donc la vulnérabilité commune qu’il faudrait au contraire revendiquer, au croisement du public et du privé. Dans cette perspective, la vie bonne inclurait nécessairement dans son programme l’attention portée aux formes dégradées, mutilées de la vie, celle qui ne vaut pas même le deuil de sa disparition. Judith Butler estime que c’est à cette condition qu’une vie bonne reste possible dans un monde qui ne l’est pas et ce de manière à ce qu’il le devienne. Elle invite notamment à entendre la parole muette qui, « dans une sorte de pénombre de la vie publique », s’élève des cortèges qui accompagnent les dépouilles de ces vies que nous ne voudrions pas vivre, celle des ouvrières du textile au Bangladesh ou des migrants pauvres engloutis par la mer. « Ceux qui mènent des vies sans deuil – observe-t-elle – s’organisent parfois dans des formes d’insurrection publique et c’est pourquoi sans doute il est si difficile, dans de nombreux pays, de faire la part entre des funérailles et une manifestation politique. »

Jacques Munier

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Revue Vacarme N°67

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