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Kanak, l’art est une parole / Revue Gradhiva

5 min
À retrouver dans l'émission

Emmanuel Kasarhérou, Roger Boulay : Kanak, l’art est une parole (Musée du quai Branly / Actes Sud) / Revue Gradhiva N°18 Dossier Le monde selon l’Unesco (Musée du quai Branly)

kanak
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Kanak est un terme d’origine polynésienne qui désigne l’homme. En contexte colonial, il est vite devenu une insulte, comme en témoignent les bordées d’injures lancées par le capitaine Haddock, qui faisait en l’occurrence preuve d’un sens inné de l’évolutionnisme façon XIXème siècle lorsqu’il enchaînait à « Canaque » macaque et australopithèque. Sous l’effet de la revendication identitaire des années 70, les Kanak se sont approprié le terme, en rectifiant sa graphie, retournant ainsi le stigmate en motif de fierté. Et ce n’est pas un vain mot. Comme le rappelle Emmanuel Kasarhérou, l’un des commissaires de l’exposition du musée du quai Branly, la parole est un élément essentiel dans les sociétés orales, elle a une fonction littéralement performative dans les invocations, les harangues ou les chants et on lui attribue un pouvoir de création. Nommant le monde, elle lui donne sa réalité, comme dans les mythes, et dénommant les humains, elle leur confère une identité. Les Kanak lui attribuent une telle importance qu’ils ont multiplié les langues pour la répandre. On en compte aujourd’hui 28 sur l’archipel néo-calédonien. 28 plus une, celle de l’art, qui délivre une parole essentielle en donnant forme à la culture qu’elle exprime.

Les plus de trois cents œuvres et les documents exposés au quai Branly en témoignent à merveille. A commencer par tout ce qui concerne la perception et l’organisation de l’espace, dans et autour de la case, cellule de base de la vie commune. Les chambranles sculptés, appliques de porte ornées de figures hiératiques aux yeux mi-clos qui vont s’ouvrir et s’agrandir dans les moments de trouble, les sculptures faîtières ou la flèche qui surplombe le toit conique et pentu de la Grande Case comme son visage, délivrant à l’occasion un message d’interdit en provenance directe du monde des ancêtres, le fameux « tabou », en bottes nouées d’herbe sèche les perches à planter au bord des allées ou des chemins, surmontées de motifs anthropomorphes qui signalent au chaland la direction à suivre et aux cortèges leur implantation dans le lieu, en véritables gardiennes du tertre, tout cela balise le monde connu et inconnu, ménageant bifurcations et croisements, échappées ou impasses.

Au risque de verser dans l’inventaire, il me faut évoquer les objets cérémoniels, ces magnifiques haches-ostensoir au somptueux disque de pierre verte, les porte-lames et autres herminettes, les fameux bambous gravés qui racontent des histoires, les masques terrifiants ou drolatiques qui redonnent figure aux chefs défunts, les nobles et chamarrées coiffes de cérémonie ou d’apparat, et tous ces objets où se rencontrent l’art et la guerre chez ce peuple belliqueux et fier : massues étoilées ou phalliques et autres casse-têtes à bec d’oiseau, sagaies ouvragées munies du propulseur qui imprime à l’arme de jet un mouvement rotatif capable de percer un corps, à la chasse ou à la guerre.

L’histoire de la colonisation est partout présente en contrechamp, à travers le regard porté par les Européens sur les Kanak et avec l’évocation des conflits meurtriers. Le moulage de la tête du chef Altaï, personnage emblématique de la résistance à la domination coloniale, rappelle cet épisode de la grande révolte de 1878 face à l’invasion par le bétail des colons des champs de culture du taro, ce tubercule produisant une plante aux larges et majestueuses feuilles, base avec l’igname de l’alimentation des Kanak. Altaï, le chef de l’insurrection, dont le crâne enfin retrouvé dans les réserves du musée de l’homme va être restitué à son pays d’origine, avait refusé de se décoiffer devant le gouverneur, auquel il exprimait ses doléances, tant qu’il porterait sa casquette de capitaine, et en réponse à son conseil d’élever des clôtures pour protéger ses champs il avait rétorqué avec finesse : « lorsque mes taros iront manger les bœufs, je construirai des barrières ».

Jacques Munier

Une exposition à voir jusqu’au 26 janvier au musée du quai Branly

http://www.quaibranly.fr/fr/programmation/expositions/a-laffiche/kanak-lart-est-une-parole.html

Le site de Dorothée Tromparent

http://www.bouturesdeparoles.com/index.html

1878
1878

A lire aussi

1878, Carnets de campagne en Nouvelle-Calédonie par Michel Millet

Précédé de La Guerre d’Ataï, récit kanak

Présentation d’Alban Bensa

Editions ANACHARSIS

http://www.editions-anacharsis.com/_1878

gradhiva
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Revue Gradhiva N°18 Dossier Le monde selon l’Unesco (Musée du quai Branly)

http://gradhiva.revues.org/

Dossier coordonné par David Berliner et Chiara Bortolotto, qui rappelle les relations étroites et déjà anciennes que cette institution de l’ONU entretient avec les ethnologues, notamment en s’adjoignant leurs compétences, comme ce fut le cas pour Michel Leiris, Paul Rivet ou Alfred Métraux

Avec notamment

La fabrique du patrimoine culturel immatériel : une arène de traduction par Chiara Bortolotto

Les hyper-lieux du patrimoine mondial, par David Berliner et Manon Istasse

« En comparant les centres historiques de Luang Prabang au Laos et de Fès au Maroc, il s’agit de dégager, par-delà leurs particularités, les similarités entre ces deux sites inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité. Dès lors que l’Unesco est entrée en jeu, ces scènes patrimoniales se sont complexifiées. Tourisme, relecture de l’histoire, repeuplement, gentrification, spéculations économiques, sentiment de dépossession vécu par les habitants, mais aussi rivalités politiques : la patrimonialisation internationale engendre de nouveaux conflits et enjeux pour les résidents de ces hyper-lieux. »

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