LE DIRECT

La baleine dans tous ses états / Revue Questions internationales

4 min
À retrouver dans l'émission

rançois Garde : La baleine dans tous ses états (Gallimard) / Revue Questions internationales N°72 Dossier La mer Noire espace stratégique (La documentation française)

b
b Crédits : Sipa
garde
garde

C’est le cabinet de curiosités d’un passionné du grand cétacé. On y trouvera surtout des mots, des histoires, des traces de l’animal mystérieux et attachant qui vit à la marge de notre monde et ne révèle son existence que d’un souffle, une bosse sur la mer, au mieux une volte élégante et une large queue qui disparaît dans les flots. Il y a bien quelques objets dans les vitrines : une dent de cachalot gravée de deux bouquetins, vestige préhistorique qui évoque les objets que les marins des navires baleiniers confectionnaient au XIXème siècle tout au long de l’interminable voyage de retour à partir des restes osseux du cétacé : la « camelote » du petit commerce des matelots. Ou encore « une vraie baleine de corset, sciée et ébarbée d’un fanon de sa bouche » : « Ô femmes, que les baleines de vos corsets coûtent cher » déplorait Alexandre Dumas en songeant au lourd tribut payé par les marins. Il y a aussi les os blanchis d’une baleine des Basques, la seule espèce animale à porter le nom de son prédateur humain, un immense squelette qui flotte au-dessus des têtes dans la grande galerie de l’Évolution, au Museum d’histoire naturelle. Mais dans la collection personnelle de François Garde on trouvera surtout des mots, comme la baïonnette, l’instrument pointu, mi-pique mi-poignard, inventé par les baleiniers du port de Bayonne pour mettre à mort l’auguste animal. Des mots, et des personnages légendaires : le biblique Jonas, Pinocchio, Moby Dick. Et des traces dans la mer, celles que font les baleines quand elles sondent , projetant toute la masse de leur corps au fond des eaux après avoir respiré notre oxygène, créant un vortex qui produit à la surface une zone étale, ridée de cercles concentriques que ni les vagues ni la houle ne parviennent à mordre. C’est ce qu’on appelle « le pas de la baleine ».

Cette trace que tous les chasseurs ont dans le collimateur est aussi sa faiblesse. Aujourd’hui protégée car de nombreuses espèces sont en voie de disparition, la baleine continue d’être harcelée par les pêcheurs japonais. Sa chair, riche en protéines mais grasse, dure et fade n’est pourtant pas un parangon de gastronomie, même si dans le passé elle réjouissait les populations pauvres des côtes, les plus riches se réservant sa langue, salée et mise en tonneau. Il faut dire que l’animal imposant dispense avec générosité la moindre parcelle de son corps. Son pénis peut dépasser deux mètres et chacun de ses testicules approcher le demi quintal – l’auteur ne précise pas s’ils sont comestibles. La baleine bleue peut atteindre 190 tonnes, soit l’équivalent de 27 éléphants, ou le public de l’Opéra Bastille un soir de gala, bijoux et portables compris, de quoi remplir trois Airbus A 380…

C’est dans les quarantièmes rugissants ou les cinquantièmes hurlants, là où les vents terrifiants s’élancent du Cap Horn pour faire le tour complet des trois océans sans rencontrer aucun continent, que les troupeaux les plus importants de baleines trouvent leur havre. Les mers démontées ne les rebutent pas, bien au contraire, peut-être même les bercent-elles, dès qu’elles remontent à proximité de la galerne de surface, soit l’équivalent des vagues qualifiées de « scélérates », trente mètres, peu de chose au fond. Dans ces conditions, on comprend que Jonas se soit trouvé à l’abri et au chaud dans le ventre d’une baleine, lui qui dormait comme un enfant au milieu des tempêtes.

« Vous entendez le chant des baleines : on vous aime de loin » affirment les « Dictionnaires de rêves » et autre Livre égyptien de songes . Lorsque les ingénieurs de la NASA ont voulu embarquer sur la sonde Voyager des échantillons sonores de notre planète, ils ont notamment choisi des enregistrements de chants de baleines, ces sons flûtés, amortis, féminins dont on ne sait toujours pas ce qu’ils signifient au juste. Mais c’est comme un message de paix que l’étrange et apaisante mélopée est censée transmettre.

Jacques Munier

qi
qi

Revue Questions internationales N°72 Dossier La mer Noire espace stratégique (La documentation française)

http://www.ladocumentationfrancaise.fr/informations/espace-presse/communiques-de-presse/cp000314-la-mer-noire-espace-strategique

Russie, Ukraine, Turquie, Union européenne, Crimée, dans cet autre mare nostrum il n’y a pas de baleines mais des cuirassés soviétiques prêts à rallumer la guerre froide dans notre « étranger proche ». L’expression « étranger proche » est poutinienne, mais logiquement réversible dans les régions de l’Europe orientale où figurent les membres de l’Union : la Roumanie et la Bulgarie. Du temps de la guerre froide, la mer noire était une frontière hermétique : l’OTAN au sud, le pacte de Varsovie au nord, et le contrôle des détroits turcs, Bosphore et Dardanelles l’isolait du reste du monde. Aujourd’hui c’est un espace géopolitique ouvert, dangereusement ouvert aux mythes identitaires russes et aux conflits, gelés ou brûlants, qu’ils sèment sur ses rives orientales.

Au sommaire :

Ouverture. Le réveil de la mer Noire (Serge Sur)

L’espace mer Noire : conquêtes et dominations, de l’Antiquité à nos jours (Stella Ghervas)

Les conflits infra-étatiques dans la région de la mer Noire (Baptiste Chatré)

La Russie et la mer Noire : entre récit géopolitique et mythologie identitaire (Kevin Limonier)

Les tribulations de l’Union européenne dans l’espace mer Noire (Jean-Sylvestre Mongrenier)

L’évolution des enjeux américains dans l’espace mer Noire (Igor Delanoë)

Gazoducs : les tubes errants de la mer Noire (Céline Bayou)

L'équipe
Production
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......