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La banderole, histoire d’un objet politique / Revue Fario

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Philippe Artières : La banderole, histoire d’un objet politique (Autrement) / Revue Fario N°12

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Leçons de choses, c’est le titre de cette nouvelle collection dirigée par Christophe Granger et elle n’aura sans doute jamais aussi bien mérité son appellation qu’avec ce premier volume de Philippe Artières, lui-même attentif à la dimension secrète de certains objets, ce que Pérec appelait « l’infra-ordinaire », révélateur d’usages et de pratiques du passé, marqueur d’appartenances sociales et portant les traces du temps, des goûts et des attachements qui forment le tissu de l’existence. Ici c’est donc d’un objet politique, la banderole, qu’est entreprise l’archéologie, un objet de la catégorie de ce que l’épigraphiste Armando Petrucci désignait comme des « écrits exposés », où l’on trouve également les enseignes lumineuses, des écritures urbaines que l’historien avait étudiées dans un précédent ouvrage. Avec la banderole, nous dit-il, depuis la révolution russe de février 1905 jusqu’à nos jours, c’est « un éclairage inédit sur l’histoire sociale de l’écriture » qui est porté.

De l’écharpe des suffragettes aux poitrines nues des Femen, des slogans de mai 68 à nos stades de foot, la banderole a une présence et un statut particuliers, le plus souvent comme instrument de l’action politique, elle appelle au rassemblement et souligne à gros traits une occupation de l’espace public. Elle est invasive et performative, et conserve la trace de l’événement qu’elle ne fait pas que signaler et semble même produire dans le registre de l’écrit et du signe, en manière de paratexte ou de légende. Si elle garde trace de l’histoire, elle est elle-même héritière d’une longue histoire. Bandière, dont elle serait le diminutif d’après Littré, bannière ou pavois, elle appartient au vaste domaine étudié par la vexillologie, la science quelque peu désuète des drapeaux, abandonnée aux amateurs de la chose militaire ou aux collectionneurs d’insigne, et dont Michel Pastoureau trouvait proprement effarant qu’elle ne se préoccupe en aucune façon de l’apport de la sémiologie, par exemple, contrairement à des disciplines comme l’héraldique, la science des blasons et des armoiries, qui a su renouveler ses enquêtes et ses méthodes à l’instar de la plupart des sciences sociales. Historiquement, c’est donc du côté du drapeau, de l’étendard, de l’enseigne, l’oriflamme ou le gonfalon que l’on trouve la généalogie de la banderole, qui partage avec ces insignes toute une mémoire du rassemblement et du ralliement.

De la place Tien-an-men à la place Tahrir, « lever bannière », c’est aussi mener une guerre graphique, où de nouvelles écritures s’imposent comme un véritable acteur du soulèvement. Visuellement, la photographie et la télévision l’ont montré à l’envi, les banderoles jouent un rôle essentiel dans l’unité du grand corps manifestant, selon l’expression, « comme un seul homme ». Philippe Artières observe qu’elles structurent la manifestation, qu’elles en « forme le squelette autour duquel les manifestants vont s’agréger. Si la banderole de tête unit – je cite – les différentes bannières qui lui succèdent permettent, au contraire, d’isoler des groupes, de former au sein du cortège des sous-cortèges et de lui donner ainsi son organisation propre. La chose est importante en matière de sécurité. Car la banderole est aussi affaire de service d’ordre. Elle permet à la manifestation de se tenir droite . »

Tout comme le mouvement des suffragettes, celui des droits civiques aux Etats-Unis a engagé au moyen des banderoles une lutte graphique dans l’espace public, en détournant et inversant le sens des autres inscriptions et enseignes présentes dans la cité. Les suffragettes, outre les supports traditionnels des luttes politiques que sont les affiches, les tracts, les bannières ou la presse, ont entrepris d’utiliser de nouveaux supports alors en pleine expansion, ceux de la publicité : les calicots, les panneaux d’homme-sandwich et autres objets promotionnels, arborant avec fierté la couleur à même le corps pour mettre en œuvre un langage symbolique de la protestation s’exprimant en foulards, corsages, ombrelles, ceintures, écharpes, épingles à chapeaux, rubans, médaillons et autres insignes. Et dans leurs marches contre la ségrégation, les Noirs américains utilisèrent des panneaux identiques à ceux qui leur interdisaient l’accès à tel ou tel lieu pour inscrire leurs revendications à la dignité, à la liberté et à l’égalité. Ils firent également usage du dispositif de l’homme-sandwich, mais avec une évidente visée politique et pas seulement, comme les suffragettes, dans un souci de communication efficace, dans l’esprit d’une sorte de retournement du stigmate, car c’était le plus souvent des Noirs qui occupaient ce type d’emploi dégradant d’homme-panneau.

Après avoir examiné le rôle ancien des banderoles et de l’écrit protestataire ou insurrectionnel dans la culture politique chinoise ou la figure de l’archiviste des banderoles, le photographe Elie Kagan, ou encore le déploiement graphique de mai 68, de Solidarnosc en Pologne et pour contrer le silence et la mort autour du sida, l’activisme en noir et blanc d’Act Up, Philippe Artières s’attarde dans l’arène des rencontres sportives, en particulier de foot. Il rappelle quelques exemples d’affrontements mémorables de supporters par banderoles interposées, comme au cours de cette rencontre Lyon-St. Etienne « Les gones inventaient le cinéma quand vos pères crevaient dans les mines » et en réponse du berger, le PSG à Lyon : « pendant que vos pères inventaient le cinéma, les nôtres niquaient vos mères ». On reconnaît là toute la finesse des supporters du PSG, qui ont eu depuis lors d’autres occasions de se distinguer, notamment contre Lens…

Jacques Munier

Les récits d’événements où la banderole a joué un rôle déterminant, comme à Nancy en 1972 sur le toit de la prison, la banderole indiquant « on a faim », au départ du mouvement pour le respect des droits de détenus, ces récits viennent s’intercaler dans la suite des chapitres thématiques.

Revue Fario N°12

Une livraison copieuse et de qualité, comme à son habitude, on dirait un livre, mais avec plusieurs livres à l’intérieur, d’ailleurs la principale rubrique s’appelle le livre ouvert

Avec des textes de

Rose Ausländer, Serge Airoldi, Günther Anders, Baudouin de Bodinat, Dominique Buisset, Marcel Cohen, Henri Droguet, Fernand Deligny, Antoine Emaz, Caroline Fourgeaud-laville, Alexander Kluge, Jacques Lèbre, Jean-Paul Michel, Gilles Ortlieb, Jean-Luc Sarré, Thanassis Valtinos, Bill Zavatsky

et des oeuvres de Gherard Richter.

Enfin la suite de la grande enquête sur les lieux des écrivains : Où écrivez-vous ? Antoine Emaz, Gilles Ortlieb, Jacques Lèbre

http://www.editionsfario.fr/spip.php?article141

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