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La barricade / Revue Schnock

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À retrouver dans l'émission

Eric Hazan : La barricade, histoire d’un objet révolutionnaire (Autrement) / Revue Schnock N°8

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« Les barricades sont des retranchements qui appartiennent au génie parisien : on les retrouve dans tous nos troubles, depuis Charles V jusqu’à nos jours » écrivait Chateaubriand, lui qui sera le témoin, de 1789 à 1848 de presque tous les troubles et convulsions du siècle. Et de fait la barricade est devenue un objet symbolique et désormais historique, la forme emblématique de l’insurrection populaire. C’est cette force symbolique que voudront réactiver les « enragés » dans la nuit du 10 mai 1968 en dressant rue Gay-Lussac les dernières barricades parisiennes en date. Aujourd’hui, souligne Eric Hazan, la physionomie des villes a changé, les venelles héritées du Moyen Age ont fait place à des boulevards ou des avenues peu propices à leur érection et surtout la manière d’habiter le quartier, la rue, comme un village a disparu. Mais le principe de blocage qui est à l’origine de la barricade perdure en se reportant sur les flux, ferroviaires, routiers, énergétiques, informatiques…

Le mot apparaît pour la première fois dans les années 1570 sous la plume du commandant des troupes royales contre les huguenots en Guyenne, qui affronte les barricades d’abord à Mont-de-Marsan. Mais leur entrée officielle dans l’histoire a lieu près de vingt ans plus tard dans le même cadre des guerres de religion, le 12 mai 1588, au cours de la dénommée « journée des Barricades » fomentée par le duc de Guise pour s’opposer à Henri III, jugé trop favorable aux protestants et surtout dénué d’héritier, ce qui faisait du protestant Henri de Navarre, le futur Henri IV, son successeur. Déjà le caractère insurrectionnel et populaire de la barricade est patent : outre la très catholique fibre des Parisiens, ceux-ci défendaient face à la troupe d’Henri III un ancien privilège communal, celui de ne pas recevoir de soldats à l’intérieur de la ville. Le modèle défensif est ainsi établi pour longtemps : des charrettes renversées, des pavés entassés ou des moellons, toute sorte de meubles et surtout des barriques remplies de terre qui lui donnent sa solidité.

Des barricades de la Fronde à celles de la Commune, le dispositif est identique, avec les mêmes éléments matériels et les mêmes personnages : les gamins, les cantinières, les ouvriers, les étudiants qui défendent leur rue, leur quartier, leur mode de vie, leur liberté face à des forces toujours supérieures mais entravées, réduites à l’état de cible facile pour les tirs, et les projectiles de toute nature lancés depuis les fenêtres. Les barricades ont leurs martyrs, anonymes ou célèbres, leurs icônes, comme le tableau de Delacroix La Liberté guidant le peuple , ou la célèbre photo d’Agusti Centelles avec ces miliciens espagnols en 1936 qui s’abritent pour tirer derrière les carcasses de chevaux morts elles ont même leurs chantres, Victor Hugo ou Baudelaire qui célèbre ainsi Paris en 1848 : « Tes tocsins, tes canons, orchestre assourdissant, / Tes magiques pavés dressés en forteresses ». C’est d’ailleurs l’artillerie qui aura raison des barricades, comme lors de la sanglante journée du 4 décembre 1851, juste après le coup d’état de Louis Bonaparte. Victor Hugo décrit dans Histoire d’un crime – je cite « une tuerie longue d’un quart de lieue. Onze pièces de canon effondrèrent l’hôtel Sallandrouze. Le boulet troua de part en part vingt-huit maisons. (…) Tout un quartier de Paris fut plein d’une immense fuite et d’un cri terrible. Partout mort subite. »

Ici, à Lyon, on se souvient encore de la révolte des canuts, en 1831 et 1834, et des barricades dressées partout, notamment sur les hauteurs de la Croix-Rousse. Le modèle n’est pas seulement parisien, n’en déplaise à Chateaubriand…

Eric Hazan consacre un chapitre de son livre à cette révolte populaire, qu’il qualifie de « première insurrection prolétarienne », du fait de la conscience politique qu’elle a donnée aux ouvriers de la soie. Lyon était à l’époque la première ville industrielle de France. Et il est vrai qu’à partir de ces années 1830 le modèle va s’exporter, à la suite des Trois Glorieuses, en plus encore en 1848, lors du Printemps des peuples. La barricade devient alors le signe d’une langue commune aux insurgés d’Europe, comme le drapeau rouge, également d’origine parisienne, en Belgique et en Pologne, en Hongrie et dans certains Etats italiens ou allemands. Les agents de cette diffusion seront les réfugiés politiques à Paris, qui rentrent dans leurs pays dès les premiers jours du mouvement et divulguent le mode de construction et d’emploi de la barricade. Le dispositif hétéroclite et provisoire aura partout joué son rôle de moyen de défense populaire, de cohésion révolutionnaire et même de formation de la conscience politique.

Jacques Munier

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