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La beauté fait signe / Revue Etudes

7 min
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Paul Valadier : La beauté fait signe. Arts. Morale. Religion (Cerf) / Revue Etudes , le N°de janvier Dossier Les paris de la foi

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Paul Valadier : La beauté fait signe. Arts. Morale. Religion (Cerf)

Philosophe et chrétien, longtemps rédacteur en chef de la revue Etudes, spécialiste de Nietzsche et de philosophie politique, réputé à juste titre n’avoir pas sa langue dans sa poche, Paul Valadier propose dans cet essai une méditation sur la valeur d’humanité des œuvres d’art et de la beauté, à contre-courant du pessimisme ambiant qui a décrété la fin de l’art ou de son histoire, qu’il soit professé par ceux qui comme Arthur Danto ont posé le diagnostic d’un épuisement des avant-gardes et d’une évolution qui ne se ferait plus désormais au rythme des ruptures ou des révolutions esthétiques dans une conception orientée de l’histoire, ou qu’il soit pratiqué par les artistes eux-mêmes dans une volonté presque iconoclaste de saborder les représentations collectives de la beauté et du sentiment esthétique par le recours au sordide, à l’insignifiant, voire à la laideur.

S’inscrivant en faux contre la tendance à une existence désincarnée et solitaire de la création artistique, il se dit au contraire frappé par la parenté troublante entre le destin de la religion et celui de l’art dans nos sociétés modernes, et toute sa réflexion vise à réintégrer ces dimensions dans leur élément commun, l’aspiration humaine à la beauté qui se déploie au-delà des apparences et de la trivialité de la vie quotidienne, l’élan vers la transcendance et l’innocence du monde, pour reprendre le mot de Nietzsche qui l’appliquait à l’esprit de la musique. Dans cette consubstantielle émotion qui nous pousse au-delà de nous mêmes et nous fait toucher du doigt le divin s’ouvre également la dimension éthique. Kalos kagatos disaient les anciens grecs, le beau et le bien, et Kant le concevra sous une autre forme en avançant que le beau est un symbole de la moralité, lui qui « plaît immédiatement » et n’est pas le résultat d’un jugement ou d’un calcul. « Le goût – ajoute-t-il – rend en quelque sorte possible le passage du charme sensible à l’intérêt moral habituel ». Et comme lui, la beauté s’impose à nous sans détours, elle n’a pas besoin d’arguments, disait Baltasar Gracian, voire elle nous rend muets, c’est Valéry qui l’affirme dans son Discours sur l’esthétique .

Paul Valadier se demande si l’art contemporain ne serait pas victime de la surévaluation de son rôle, comme la mariée mise à nu par ses célibataires mêmes. Artistes et philosophes de la modernité lui ont souvent dévolu un rôle de substitution au sacré religieux, non pas que les habits soient trop grands mais comme les blouses des bourgeois de Calais, ils ont peut-être contribué à précipiter sa chute dans le désenchantement et la déréliction commune du sentiment religieux. C’est notamment le cas de Schopenhauer et de sa métaphysique de l’art, dont on sait l’influence qu’elle exerça sur Wagner dans son ambition de forger une nouvelle mythologie. Un temps gagné par cette exaltation mystique, Nietzsche prendra ses distances avec l’entreprise wagnérienne de l’art total et des grands messes de la tétralogie, lui qui s’opposait même à la théorie de l’art pour l’art. Et l’on sait qu’il préférait une musique qui apprenne à danser au torrentiel flux sonore où l’on ne sait que surnager…

Revenant à Malraux et à son Musée imaginaire, l’auteur note pourtant que l’engouement actuel pour les grandes expositions, qui peut se mesurer sans peine à la longueur des files qui s’allongent devant les guichets, cet engouement témoigne bien de ce que le musée est devenu le « lieu d’expression et de rassemblement de ceux qui ne fréquentent plus les temples ». « Faudra-t-il venir au musée pour analyser la religion de ceux qui n’en ont pas ? » se demandait Malraux dans La Tête d’obsidienne . Le temps n’est pas si lointain où la religion inspirait les artistes et il a durablement imprégné nos conceptions de la transfiguration opéré par les œuvres. Paul Valadier consacre d’ailleurs de belles pages à l’art baroque, apothéose et peut-être chant du cygne de cette « confusion des sentiments », le sentiment religieux et la contemplation de la beauté. Mais avant que l’art ne s’émancipe de cette tutelle séculaire, notamment par la théorie de « l’art pour l’art », il se soumettait, nous dit Malraux, « à la vérité supérieure qui gouverne » les formes de vie. Il voulait – je cite – « créer des lieux où l’homme fait du chaos de l’apparence un cosmos, et de ce cosmos un lien avec une inaccessible puissance qui l’englobe et le gouverne. (…) La statue sacrée est une figure délivrée de l’apparence comme le temple est un lieu délivré du monde qui l’entoure ».

« Qu’y a-t-il de commun – poursuit Malraux - entre la communion dont la pénombre médiévale emplit les nefs, et le sceau dont les ensembles égyptiens ont marqué l’immensité : entre les formes qui captèrent leur part d’insaisissable ? Elles imposent la présence d’un autre monde. Pas nécessairement infernal ou paradisiaque, pas seulement monde d’après la mort : un au-delà présent ». Et à propos de Picasso : « les sculpteurs romans voulaient manifester l’inconnu révélé, alors que Picasso manifeste un inconnaissable que rien ne révélera ». C’est dans cette dimension, où la beauté nous adresse des signes muets que se tient la réflexion de Paul Valadier, dans la mémoire et l’écho d’une ancienne consubstantialité de l’art et du sentiment du sacré, et que Kant désignera comme sublime. Nous laisserons Malraux conclure : « L’art devient un monde souverain parce que l’homme trouve en lui, et en lui seul, hors de la sainteté perdue et de la vaine puissance, sa grandeur obscurément prométhéenne ».

Jacques Munier

Revue Etudes , le N°de janvier Dossier Les paris de la foi

La revue Etudes qui change de rédacteur en chef selon une procédure normale, nous dit Pierre de Charentenay, une procédure plus normale sans doute que du temps où Paul Valadier avait été débarqué par sa hiérarchie à cause de positions jugées trop progressistes. C’est donc un autre jésuite, François Euvé qui succède aujourd’hui à l’excellent Pierre de Charentenay, avec un profil plus scientifique (normalien, agrégé de physique…

Au sommaire :

Étienne Klein : Faut-il croire la science ?

La puissance de dévoilement de la science et l’impact des techno-sciences sur les modes de vie provoquent désormais des réactions de résistance qui semblent de plus en plus fortes, qu’elles soient d’ordre culturel, social ou idéologique. Ces résistances expriment tout autant l’inquiétude face à un processus de développement qui semble nous échapper que la volonté de préserver un débat démocratique face à la complexité des problèmes posés.

François Amanecer : Le Notre Père de Wittgenstein

Alors que Wittgenstein risque sa vie sur le front, il écrit un texte aux allures de poème philosophique qui se réfère au Notre Père. Cette comparaison fait ressortir à la fois un air de famille entre les deux textes et la présence significative de jeux de langage différents. L’exercice n’est ni forcé ni vain : il éclaire l’intrusion dans la pensée logique de Wittgenstein d’une dimension mystique en une phase cruciale de son existence.

Alexis Jenni : Croire, la tentation permanente de transitivité

« Comment commencer ? Par quel côté prendre cette notion instable qu’est croire ? Cette notion trop redite, ce mot trop employé dont le sens peut aller du ridicule au sublime selon la façon dont on l’emploie. Une blague, peut-être ? Cela détendrait l’atmosphère, et puis il y a toujours un peu de métaphysique dans les blagues idiotes, comme celle-ci dont je ne sais plus d’où je la sors, comme toutes les blagues : au cours d’une discussion un peu vive avec un chirurgien croyant, un cosmonaute athée, agacé, finit par lui dire : « Tu sais, ton ciel, j’y suis allé. Je l’ai traversé plusieurs fois, aller et retour, et je n’ai jamais vu Dieu. Au-delà des nuages il y a un ciel noir avec des étoiles, c’est tout. Je le sais, j’en viens. » Et le chirurgien, impavide, ne fait que hausser les épaules. « J’ai ouvert plus d’une boîte crânienne, répondit-il, pour réparer le cerveau qu’il y a dedans, et dans ces cervelles dont j’examinais l’intérieur, je n’ai jamais vu passer la moindre idée. »

Si Dieu est – et c’est cela, croire –, comment existe-t-il ? Est-ce à la manière d’un caillou ? Un gros caillou peut-être, que l’on pourrait mesurer, que l’on pourrait voir dans le ciel ? Ou un petit caillou que l’on pourrait voir dans l’âme si on l’ouvrait, ou bien à défaut dans la cervelle, ou bien même dans le cœur ? …

Pour résoudre cette question, on parle de l’invisible, dans de jolies phrases comme « Ce qui est important est invisible pour les yeux », ce qui n’engage à rien, on peut toujours imaginer. L’invisible c’est bien beau, c’est pas encombrant, mais il faut quand même un peu de preuves car sinon on rêve. Et puis lire les signes, c’est tout de même une posture paranoïaque. Comment comprendre ce dont on parle dans les religions ? Et précisément dans celle-ci, chrétienne, où tout tient sur la tête d’épingle de cette notion intime, et fragile, qu’est croire… »

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