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La boxe, le gymnase et leurs hommes / Revue France Culture papiers

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À retrouver dans l'émission

Jérôme Beauchez : L’empreinte du poing. La boxe, le gymnase et leurs hommes (Éditions EHESS) / Revue France Culture papiers N°12

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Dans son livre sur la boxe, la romancière Joyce Carol Oates fait l’hypothèse que les boxeurs s’affronteraient « parce que les objets légitimes de leur colère ne leur sont pas accessibles ». Jérôme Beauchez préfère envisager ce sport comme un art de la résistance , au sens propre – physique – comme au sens figuré. Les habitués du club où il a mené son enquête sont parfaitement conscients de leur position sociale et des discriminations qu’en tant que blacks ou beurs ils sont amenés à subir. Leurs coups cherchent bien aussi – je cite « à abattre un certain mépris », et leur culture de l’effort qui repousse les limites de la douleur, à défier la fatalité. Mais ils savent également que si, comme d’autres sports spectaculaires et populaires, la boxe peut incarner un rêve de réussite sociale, sur les près de 3000 boxeurs professionnels recensés en France, seuls 5% peuvent espérer vivre des gains de leurs combats. Certains d’entre eux poursuivent d’ailleurs des études, en combinant les petits boulots alimentaires et l’entraînement. Lorsque le sociologue leur a révélé son objectif parmi eux – préparer son doctorat – leur entraîneur s’est réjouit de la présence d’un docteur dans la salle puis, découvrant que le mot ne renvoyait pas au référent médical, il a lâché avec un regard malicieux : « En fait t’es un docteur qui sert à rien »…

Au début le sociologue s’est donc avancé masqué. Doté d’un physique athlétique il a commencé à pratiquer à ses risques et périls et à son corps défendant l’observation participante. Il a ainsi fait l’épreuve des différentes étapes qui conduisent au premier combat : la phase de l’air, où le novice apprend les gestes en boxant à vide, la phase du cuir où il s’entraîne au sac, pour aboutir enfin sur le ring où se déroule ce que le sociologue américain Steve Hoffman a désigné comme la flesh phase , celle de la chair. Il a suivi les séances épuisantes d’entraînement, les séries de pompes punitives lorsque l’engagement faiblit et ce que les boxeurs appellent le « French cancan » : propulser sa jambe droite en avant en tenant sur la gauche et inversement, alternativement jusqu’à ce que la douleur devienne insupportable, et même au-delà. Pour le coach, apprendre à endurer la douleur protège le boxeur, c’est pourquoi il pousse aux limites de la résistance, de manière à construire l’accoutumance qui permettra, au moment du combat, de garder la tête froide et disponible pour la tactique alors que tous les signaux physiologiques commandent la retraite, avec le risque de l’exposition aux coups dangereux.

La première séance de sparring , l’affrontement sur le ring, est l’objet d’un savant calcul de la part de l’entraîneur. Le moment venu, il s’approche du sociologue qui s’entraîne au sac à côté d’un ancien basketteur d’un mètre 90 pour 90 kg et dont ses camarades redoutent la « frappe de mule » en lâchant froidement : « Vous, les deux poids lourds, tout à l’heure vous montez ». Confronté au mastodonte auquel il ne cède que trois ou quatre kilos, l’impétrant décide d’appliquer l’adage selon lequel la meilleure défense, c’est l’attaque. Erreur classique de débutant : en tentant de « visser » ses coups, il les téléphone et ne tarde pas à être contré par un direct au visage qui lui dévisse la tête en lui permettant de vérifier le réputation de frappeur de son adversaire qui, plus grand, se contente de le contrôler à distance. « T’es plus petit, c’est à toi d’y aller – lui intime le coach – vas-y, bouge, rentre dans sa garde ». En s’élançant malgré la piqûre, celui qu’on a surnommé « l’écrivain » s’est découvert pour frapper. La sentence tombe sans appel sous la forme d’un crochet en plein visage. À la fin du round, étourdi et en nage, le sociologue peine à récupérer que le gong retentit déjà pour relancer le carnage. La suite est à l’avenant, bien que l’entraîneur, comme le malheureux l’apprendra par la suite, ait demandé à son adversaire de le ménager. De fait, il appuie mollement ses coups lorsque l’autre est en difficulté, c’est-à dire à peu près tout le temps. L’observateur s’observe alors lui-même – je cite « mon souffle s’est mué en une sorte de brasier qui enflamme ma cage thoracique à chaque goulée d’air empêchée par ce satané protège-dents. Mon cœur bat la chamade. Il me semble que je vais le vomir si je suis à nouveau touché à l’abdomen. »

Au-delà de ce genre d’expérience décisive, le sociologue a pu vérifier auprès des membres du club des Gants d’Or que la boxe avait donné sens à leur vie, indépendamment de leur désir de réussite sociale. « On peut toujours faire de l’argent – affirme l’un d’entre eux – mais le plus dur, c’est de faire sa vie ».

Jacques Munier

Revue France Culture papiers N°12

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