LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

La Chine à Paris / Revue Gradhiva

7 min
À retrouver dans l'émission

Richard Beraha : La Chine à Paris. Enquête au cœur d’un monde méconnu (Robert Laffont) / Revue Gradhiva N°16 Dossier Chines : l’Etat au musée (Musée du Quai Branly)

Gradhiva
Gradhiva
Beraha
Beraha

Richard Beraha (ss. dir.) : La Chine à Paris. Enquête au cœur d’un monde méconnu (Robert Laffont)

« Wenzhou, c’est un œuf, on peut sortir de l’œuf, mais personne ne peut y pénétrer », c’est ce qu’ont répété à Richard Beraha ses interlocuteurs originaires de la région de Wenzhou d’où provient la grande majorité des Chinois établis en France, soit 70%. C’est pourtant ce qu’il a tenté de faire, menant son enquête dans cette communauté réputée fermée et entourée d’un halo de silence et d’opacité. Il a même effectué à deux reprises le trajet inverse des migrants, se rendant en 2007 et 2011 dans cette province de Wenzhou, poursuivant son enquête dans les villages et la métropole qui fournissent leur lot de candidats au départ, et constatant au passage les effets de la crise de 2008. Ce faisant, il a apporté une contribution inédite à la sociologie du phénomène décrit par Alejandro Portes et Saskia Sassen, celui de la « globalisation par le bas » dans un marché du travail mondialisé.

Le district de Wenzhou, situé sur la côte dans la province du Zhejiang à 500 km au sud de Shanghai compte 8 millions d’habitants. C’est l’un des ateliers du monde. L’auteur décrit cette terre de syncrétisme et de diversité religieuse, disposant dans la capitale d’un port ouvert à l’Occident dès le XIXe siècle et dont la croissance vertigineuse depuis trente ans a favorisé l’émergence d’une société dont l’organisation combine coutumes millénaires et modernité marchande, solidarité et compétition, système de lignage patriarcal et émancipation féminine, capitalisme sauvage et stratégie ciblée, liberté d’entreprendre et omniprésence du parti unique. La migration clandestine et l’économie qui lui est associée sont au cœur de cette machine à produire, notamment parce que les émigrants rapportent des informations sur la demande de consommation en Europe et sur les produits qui sont susceptibles de marcher. Mais tous les villages ne fournissent pas leur contingent de migrants et certains restent en dehors de la course. C’est parce que l’activité, celle de l’émigration, qui représente un signe de distinction sociale et une forme d’habitus de voisinage, fondé sur une expérience collective de départ depuis des générations et sur un fort penchant mimétique, a constitué des réseaux de solidarité dont on retrouve les « têtes de pont » à Paris, dans le Marais ou à Belleville, ainsi que dans d’autres villes de France.

C’est la raison pour laquelle ces communautés sont si soudées, par l’appartenance, non seulement à une région commune mais même à un village de départ et de ce fait, les distances pourtant énormes sont comme abolies par une sociabilité étendue à l’échelle planétaire, où toutes les informations circulent en temps réel grâce à la magie du téléphone chinois, en l’occurrence, et non plus arabe. Mariages, affaires, problèmes d’argent ou de papiers, tout se sait et les solutions interviennent au plus près des problèmes. Contrairement à d’autres communautés d’immigration, celles du Maghreb notamment, les flux d’argent ne vont pas seulement du pays d’accueil vers le pays d’origine mais dans les deux sens. Comme dans le cas de cet homme rencontré à Wenzhou et dont le fils était une connaissance de l’auteur. Accueilli à son domicile, Richard Beraha apprend qu’il est gravement malade. Des dons se font alors au village comme à Paris pour payer les frais d’hospitalisation et permettre à son fils de lui rendre visite.

Cette situation illustre parfaitement ce qu’on désigne dans le processus de mondialisation par le terme de « glocal », mixte de local et de global. Et dans ce cas précis, elle met en cause l’usage immodéré que l’on fait de l’expression de « communauté chinoise » car si celle-ci présente à l’évidence les traits d’une diaspora , elle provient en l’occurrence d’une région bien déterminée du pays d’origine. En Chine, les natifs de Wenzhou et de ses environs sont identifiés comme un groupe spécifique, même s’ils appartiennent à l’ethnie majoritaire des Han. Une géographie, une histoire spécifique, un métissage humain et religieux, une politique différente les ont marqués. Située à proximité de Taiwan, la région est devenue dès le début des réformes économiques entreprises par Deng Xiao-ping dans les années 80 une « zone spéciale d’introduction du capitalisme ». Ses habitants font preuve d’une capacité remarquable à s’exiler dans d’autres ville de Chine comme sur l’ensemble de la planète, ce qui permet de les qualifier de « diaspora de la diaspora », même si elle reste attachée à sa terre d’origine, à ses divinités, aux coutumes qui fondent le groupe et le perpétuent. Richard Beraha les décrit ainsi : « le Wenzhou paraît se jeter dans la réalité du présent comme un plongeur en quête d’exploit, sans retenue, faisant fi d’obstacles multiples et infranchissables. » En ville, ils conduisent à tombeau ouvert, refusent de céder le passage à un piéton ou à un autre véhicule et ils accélèrent quand un danger survient… Pourtant ils sont aussi capables de s’acculturer rapidement à leur pays d’adoption. L’auteur a ainsi rencontré un Wenzhou émigré au Brésil, singulièrement expansif malgré la réserve de rigueur, voire l’effacement qui les caractérise habituellement, et qui dansait en pleine rue au rythme de la Samba !

Leurs activités sont connues : commerce, restauration, ateliers de confection. En privé, ils s’entendent cependant à reconstituer ce que l’anthropologue indien Arjun Appadurai appelle un « ethnoscape », un espace social reconstitué, avec leur style de vie dans un climat « sensoriel » qui favorise la communication. Richard Beraha en a fait l’expérience. Mais il a aussi observé que dans ce monde clos, et souvent dans la clandestinité des sans-papiers, ils restent cloitrés dans une Chine en France alors que leurs enfants, nés sur le sol hexagonal, voudraient qu’émerge une Chine de France.

Jacques Munier

Richard Beraha est président de l'ex-association Hui Ji, qui a permis à des milliers de Chinois d'apprendre le français et à leur famille de mieux s'insérer dans la société française.

Avec les contributions de

Liwen Dong , fondateur de Hui Ji : De Wenzhou à Paris, le témoignage d’un immigré chinois

Junliang Pan , spécialiste des religions chinoises, enseigne le chinois à l'université Paris VII : Wenzhous de Chine et de France : portrait culturel et religieux

Xia Fengzhen, chercheuse à l'université de Hangzhou et Shicheng également connu sous le nom de Zhou Wangsen, chercheur à l'université normale du Zhejiang : L’histoire de l’émigration vue du Zhejiang

Giulio Lucchini , géographe, spécialiste des flux migratoires chinois en Europe : Singularités de la migration chinoise en France

Revue Ghradiva N°16 Dossier Chines : l’Etat au musée (Musée du Quai Branly)

Dossier coordonné par Brigitte Baptandier et Anne-Christine Trémon et qui revient sur trente ans de boom muséal et patrimonial, dans la continuité d’une longue histoire d’intervention étatique dans le domaine de la culture et qui aujourd’hui visent à reformuler l’imaginaire national, en revalorisant notamment les éléments d’un passé impérial jeté aux oubliettes sous l’ère maoïste mais aussi ce qui est désigné dans les termes officiels comme « les cultures folkloriques traditionnelles des minorités nationales »

Stéphane Gro s : L’injonction à la fête, étudie les enjeux locaux et patrimoniaux d’une fête en voie de disparition, la fête de Kaquewa, chez les Drung, minorité ethnique établie dans les montagnes du Nord-Ouest de la province du Yunnan

Et aussi :

Françoise Lauwaert

L’empire de l’éternel présent. Dans les musées de la République populaire de Chine

Lee Wei-I

Le nationalisme dans les musées locaux à Taïwan : colonisation, autoritarisme et démocratie

Katiana Le Mentec

Barrage des Trois-Gorges : exposer le monde local après l’immersion. Genèse et programme du premier musée de Yunyang

Nan Nan

La genèse de « Songzhuang » : ethnographie de la formation d’un village d’artistes

Anne-Christine Trémon

Yingti/ruanti (hardware/software). La création d’un hall culturel hakka à Taïwan

Adam Yuet Chau

La channeling zone : religion populaire, État local et rites de légitimation en Chine rurale à l’ère de la réforme

L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......