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La cité des satyres / Revue Viceversa

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François Lissarrague : La cité des satyres. Une anthropologie ludique (Editions EHESS) / Revue Viceversa N°7 Littérature

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satyres
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Créatures hybrides, animales et humanoïdes, aux appétits incontrôlables, indistinctement sexuels et gastriques – notamment pour le vin – les satyres parcourent en meutes anarchiques et grouillantes un monde comique, obscène et décalé dont François Lissarrague cherche à comprendre la logique et la fonction en explorant les textes et les nombreuses représentations qui les mettent en scène, lesquelles sont présentes à chaque page du livre, formant une sarabande infernale qui finit par provoquer une sorte d’ivresse par contagion. Venus de nulle part et débarqués à Athènes au début du VIème siècle avant notre ère, sans origine mythique, ils ne cessent de mêler leurs cabrioles aux scènes du mythe et à ses dignes personnages pour en subvertir les motifs, le plus souvent dans la compagnie de Dionysos. Même leur nom est d’une origine indécise et l’auteur nous apprend que l’étymologie ne nous aide guère, ni « satyre », ni « silène » ne se rattachant à des racines grecques. On a cherché à leur attribuer une provenance folklorique, comme démons agraires ou danseurs grotesques des fêtes rurales, que rien ne peut confirmer. C’est donc d’abord comme une invention picturale, qui répand ses délires dans l’ordre de la représentation, que le spécialiste de l’anthropologie des images grecques les étudie ici, avec leurs puissants traits de marginalité ostentatoire, reflet d’une inversion des valeurs de la société athénienne.

Les satyres font également étalage de leur frénétique agitation au théâtre, dans un genre bien défini – ni tragique, ni comique – le drame satyrique. On le sait, le théâtre n’était pas un simple spectacle de loisir en Grèce ancienne, il avait avant tout une fonction rituelle et politique, se produisant dans le cadre des fêtes en l’honneur de Dionysos qui se concluaient par une ekklesia , une assemblée du peuple se tenant au sein du théâtre lui-même. On raconte qu’en assistant à la représentation d’une tragédie les spectateurs avaient protesté que « cela n’a rien à voir avec Dionysos » et que, du coup on décida d’y introduire le chœur carnavalesque et débridé des satyres, donnant ainsi naissance au genre auquel les poètes tragiques durent par la suite sacrifier. Les thèmes stéréotypés sont liés à une invention : le vin, la musique, le feu ou la première femme, Pandora, et François Lissarrague analyse le répertoire comme « une exploration de la culture humaine à travers un miroir déformant », révélant ainsi une « anthropologie décalée de la cité antique », une manipulation, une pollution des signes qui provoque l’effet comique. Dans une pièce d’Eschyle, les Pêcheurs au filet , on voit une bande de satyres participer aux jeux athlétiques, ce qui est déjà une cause d’hilarité, et proposer, à côté des exercices classiques de concours de lutte, de course équestre et à pied ou de pugilat, une épreuve de « morsures et torsions de testicules ».

Les satyres sont velus – sur scène ils portaient une culotte de fourrure –sur les vases ou en bronze ils sont souvent représentés avec des sabots en guise de pieds, ils ont un profil camus et portent barbe et dentition proéminente. Le plus souvent chauves, leur crâne luisant semblable à un gland suscite toute sorte de jeux de mots et de plaisanteries comme l’expression « tête de nœud ». Souvent accroupis, dans une posture indécente et contraire en tous points à l’idéal classique du citoyen kalos kagatos, beau et bon, à la fois sage et portant beau, ils exhibent un phallus surdimensionné, ce qui est également à l’opposé du modèle du jeune athlète fréquentant la palestre, tel que décrit par Aristophane dans Les Nuées : « Tu auras toujours la poitrine robuste, le teint clair, les épaules larges, la langue courte, la fesse grosse, la verge petite ». Là encore la dimension du sexe des satyres n’est pas synonyme d’hypervirilité mais plutôt d’animalité, tout comme la posture accroupie de nature à favoriser une de leurs activités principales : se masturber. On prête à Diogène le cynique, dans sa pratique extrême et provocatrice de la philosophie, l’habitude de se comporter ainsi en public et d’avoir déclaré un jour alors qu’il se donnait en spectacle : « Plût au ciel qu’il suffît aussi de se frotter le ventre pour ne plus avoir faim ».

De même leur état d’érection quasi permanent est-il un trait supplémentaire de leur bestialité, qui les apparente dans l’esprit des grecs aux ânes, dont la réputation n’est plus à faire. La lubricité des satyres, également destinée à faire rire, les amène à s’accoupler à toutes sortes de créatures animales – ce qui est logique – et dans une telle diversité de postures qu’il semble que les peintres se soient livrés là, comme l’observe François Lissarague, « à une sorte d’exploration des divers possibles ». Parmi leurs cibles érotiques, il y a évidemment l’âne, dans tous les sens et en mode actif ou passif, la biche ou la chèvre, et dans leur frénésie sexuelle, ils peuvent même s’en prendre à des artefacts aux formes idoines comme des amphores, faisant une fois de plus la preuve de leur capacité à confondre tous les genres et les domaines, en l’occurrence ceux de l’érotisme et de l’ivresse, il est vrai assez voisins. Mais par dessus tout, les satyres sont friands de nymphes et de ménades, les escort girls de Dionysos, dont ils aiment à soulever les robes et à surprendre le sommeil. D’une manière générale, ces dames ne semblent ni rétives ni farouches face aux assauts des silènes grimaçants et de leurs arguments visiblement persuasifs.

Jacques Munier

Revue Viceversa N°7 Littérature

Revue suisse d’échanges littéraires

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Pour découvrir la littérature suisse contemporaine, avec des rencontres inattendues

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