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La civilisation rurale / revue Etudes rurales

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Emmanuel Le Roy Ladurie : La civilisation rurale (Allia) / Revue Etudes rurales N°189 Dossier Sociabilités animales (Editions EHESS)

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Emmanuel Le Roy Ladurie : La civilisation rurale (Allia)

C’est en quelque sorte une « part de moisson » que je vous propose aujourd’hui, celle que touchaient en guise d’avantage en nature les saisonniers et les manouvriers de nos campagnes dans l’ancienne économie du monde rural. Car c’est la saison des vendanges, après celle des moissons, le raisin au pressoir et l’automne au grenier. Pour beaucoup d’entre nous, et aujourd’hui les citadins représentent près de 78% de la population française, les vacances auront été une période de retour à la vie rurale et certains auront même peut-être donné le coup de main aux moissonneurs, comme je l’ai fait moi-même dans ma prime jeunesse. Alors, pour donner un peu de profondeur de champ à ces retrouvailles estivales, revenons avec Emmanuel Le Roy Ladurie sur des époques où les communautés villageoises constituaient l’essentiel de la population et avaient su créer et perpétuer une organisation sociale et une culture, bref, une civilisation qui survit aujourd’hui dans nos sociétés surdéveloppées « d’une existence minoritaire et végétative » mais n’a peut-être pas dit son dernier mot.

Car c’est d’une histoire immémoriale qu’elle tient sa force et sa remarquable stabilité. Même pendant leur phase d’expansion maximale, entre le XIVe et le XIXe siècle, les paysanneries occidentales font usage de pratiques qui remontent parfois à des millénaires. En Provence, par exemple, la domestication du mouton sauvage est acquise 6000 ans avant notre ère et donnera pour longtemps sa physionomie familière à l’activité d’élevage spécifique de notre grand Midi. Dès 2000 ans avant JC, et notamment pendant l’âge du fer, une série d’innovations se répand, qui constitue des apports décisifs et destinés à durer: les avoines et surtout les seigles qui donnent le pain noir des paysans et complètent la ressource en céréales, les blés de printemps, ancêtres de l’assolement triennal, les fèves, les pois, les lentilles. Plus tard arrive la vigne et l’art de la greffe, et au premier siècle de notre ère, une viticulture autochtone en Gaule produira les fameux cépages qui, aujourd’hui encore, assurent la réputation de nos vins : le Pinot et le Cabernet.

Venu par l’Est entre 1500 et 500 avant JC, le cheval domestiqué va bouleverser pour de longs siècles l’organisation sociale plutôt égalitaire de ces sociétés rurales, dont témoignent les tombes sans prétention ni pièces d’apparat qui indiquent une absence de hiérarchie. Car sur le « noble animal » est arrivé le chevalier et avec lui une classe aristocratique vivant aux dépens du manant. Ainsi commence l’histoire de la domination et de l’asservissement de ces communautés qui avaient su constituer un modèle de vie sociale qui perdure dans l’image familière du village regroupé autour de l’église et du cimetière. Jusqu’à la Révolution française, le pouvoir y est communautaire, il est exercé par l’assemblée de tous les chefs de famille. On peut penser que cette forme démocratique d’organisation sociale remonte à la préhistoire, elle s’est maintenue face au seigneur et parfois contre lui.

Emmanuel Le Roy Ladurie évoque les révoltes paysannes, les rustres de Normandie au XIe siècle qui se soulèvent contre les redevances et les corvées, et seront massacrés les Jacques , au début de la guerre de cent ans, qui feront un massacre de la noblesse, et tant d’autres qui sont tournées vers la partie non paysanne de la société médiévale mais qui englobe le monde rural : l’aristocratie locale, l’état monarchique et la ville, accusée de faire monter les prix par le marché noir, d’abriter les receveurs d’impôts et les accapareurs de terres qui rachètent le lopin du pauvre laboureur.

La civilisation rurale décline ses traits culturels sur fond d’une ancestrale permanence à travers les crises et les mouvements démographiques, les catastrophes et les guerres. La christianisation n’a pas fondamentalement changé la donne – je cite – « des légions de saints se sont installés sans façon sur l’emplacement des sources et des bois sacrés. Ils ont personnalisé, humanisé le vieux paganisme ». Saint Médard fait tomber la pluie mais sainte Barbe protège de l’orage. Et l’on sait que la Toussaint est venu prendre la place de la fête des morts des anciens Celtes. A côté des cultes et des sanctuaires se maintient aussi la tradition de la sorcellerie, à laquelle les tonitruantes imprécations théologiques, voire les bûchers, ne feront qu’apporter un surcroit de légitimité et au diable une autoroute avant la lettre. Il s’y mêle également un sentiment de revanche sociale et féministe avant l’heure.

Le trait principal de cette civilisation, c’est la culture orale qui s’incarne dans le conte populaire, là aussi venu du fond des âges. Une sagesse narrative et normative se transmet ainsi, déposée dans la mémoire de conteurs, et se diffuse, se transforme et se recompose sans cesse de Gibraltar à l’Oural et de l’Eurasie à Landerneau. Vladimir Propp, qui a étudié dans sa Morphologie du conte ce genre à la fois littéraire et paysan, avance l’hypothèse que sa structure répétitive, canonique et thématique reflèterait une très ancienne religion des morts et du voyage des âmes. Il est vrai que certains thèmes circulent d’un bout à l’autre de ces sociétés rurales, comme celui de la fertilité ou fécondité, qui s’incarne par ici dans la très populaire figure de Mélusine, à corps de femme, à queue de serpent et jaillie des sources. « Elle symbolise, nous dit l’auteur, un culte des puissances de la reproduction, au sein duquel se mêlent inextricablement les intérêts de l’agriculture et de la famille, et les obsessions du sexe relatives à la mère phallique. » Mais aujourd’hui, ajoute-t-il, « les fermiers veulent des réfrigérateurs et non plus des contes de fées », et là nous entrons dans une autre époque.

Jacques Munier

Revue Etudes rurales N°189 Dossier Sociabilités animales (Editions EHESS)

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