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La constitution de l’Europe / Revue Politique étrangère

7 min
À retrouver dans l'émission

Jürgen Habermas : La constitution de l’Europe (Gallimard) / Revue Politique étrangère (Ifri)

2 livraisons sur l’Europe : La déconstruction européenne et Comprendre la crise de la dette

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Jürgen Habermas : La constitution de l’Europe (Gallimard)

Le philosophe, éminent représentant de la troisième génération de l’Ecole de Francfort, a toujours conçu sa pratique de la philosophie dans une articulation étroite entre la connaissance et l’action. Dès les années 50, alors qu’il était encore étudiant, il publiait à côté de ses travaux de recherche de nombreux articles dans les journaux. Le livre qui paraît aujourd’hui est à l’image de cette exigence, il rassemble des articles parus dans la presse allemande, des contributions au débat sur la crise de la dette et la position allemande, autour du noyau central que constitue son essai éponyme sur la constitution de l’Europe, qui est à entendre ici en un double sens : la constitution actuelle de l’Europe, au sens de sa configuration politique, notamment depuis le traité de Lisbonne et la Constitution au sens de la loi fondamentale d’une communauté de droit.

Le philosophe a senti passer le vent du boulet, il le dit dans un article publié au lendemain de la séquence historique de la nuit du 8 au 9 mai 2010, au cours laquelle Angela Merkel a été rattrapée par la violence des marchés financiers, avec déjà des élections régionales en Rhénanie du Nord. La chancelière avait alors freiné le sauvetage de la Grèce avant cette consultation et mégoté l’aide indispensable qu’il fallait lui apporter pour ménager des citoyens peu enclins à la solidarité européenne, avant d’être contrainte de se soumettre aux impératifs toujours plus coûteux du marché. « Par crainte des armes de destruction massive de la presse populaire, commente Habermas, elle avait semble-t-il perdu de vue la capacité destructrice d’autres armes de destruction massive : celles des marchés financiers ». A l’époque, le philosophe dit avoir pris « pleinement conscience d’une réelle possibilité d’échec du projet européen ». Aujourd’hui l’histoire se répète et les leçons tirées de cette confusion d’échelle entre la politique intérieure et l’ambition européenne ont pris d’autant plus d’urgence et d’acuité.

L’économie est évidemment très présente dans ces interventions à chaud. Deux articles évoquent les menaces que font peser sur la construction politique de l’Europe les décisions hâtives prises à huis clos par le Conseil européen sous la contrainte du « fondamentalisme du marché ». En particulier le dénommé « pacte de stabilité », « un pacte pour ou contre l’Europe ? » se demande Habermas. Le processus d’unification européenne, qui a constamment été mené par-dessus la tête des populations, vient ici aggraver le déficit démocratique déjà ancien et profond en prévoyant notamment un droit de regard sur les projets de lois de finances nationaux avant même qu’ils ne soient soumis aux Parlements concernés. Le philosophe dénonce cette pratique de la collaboration intergouvernementale que le couple franco-allemand a abondamment illustré et qui vise à contourner les lois de finance des Parlements nationaux. Mais surtout, le renforcement des sanctions en cas de non respect de la « règle d’or » et leur caractère automatique, destiné à brider la démocratie représentative, ne lui semble pas la solution adéquate alors que rien n’a été prévu pour réduire l’asymétrie entre une union économique complète et une union politique incomplète. Rien non plus pour harmoniser les politiques fiscales et économiques et éviter que les compétitivités des économies européennes ne s’éloignent dangereusement les unes des autres. Cela supposait sans doute de lâcher la bride à la délibération citoyenne. « Bref, conclut Habermas, au moment de passer d’une union économique à une union politique, la politique précisément retient son souffle et rentre la tête dans les épaules. »

Et pourtant, cette crise de la monnaie commune aurait pu provoquer ce que beaucoup attendaient d’une politique étrangère européenne, une conscience qui dépasse les frontières nationales pour partager un destin commun. Le fait que les contribuables de la zone euro doivent répondre des risques budgétaires encourus par chacun des Etats membres constitue une situation nouvelle et un changement de paradigme pour penser les conditions d’une communauté transnationale, avec une base de légitimité plus large. Au lieu de ça nous aurons eu ce fédéralisme de l’exécutif qui impose ses décisions en faisant fi de la volonté des peuples et qui devient – je cite – « un parangon d’autocratie postdémocratique ».

En pointant ce vice de construction de l’Union monétaire, Jürgen Habermas a à l’esprit son utopie réaliste d’une communauté « cosmopolitique » des Etats et citoyens du monde qui pourrait s’inspirer de la construction européenne si celle-ci n’avait pas abandonné en chemin ses ambitions politiques. Face aux contraintes systémiques provenant du secteur bancaire mondialisé qui n’a que faire des frontières, la solution ne peut venir que d’une attitude collective d’états et de citoyens mobilisés, de même que pour prévenir la menace de la guerre de tous contre tous une assemblée des Nations a ébauché les contours d’un droit international. A partir du modèle européen le projet, inspiré du Projet de paix perpétuelle kantien, serait d’élargir le processus démocratique au-delà des frontières nationales, en se gardant ainsi d’exporter les droits de l’homme à la pointe du fusil.

Pour revenir à l’Europe, qui pourrait dans une telle perspective reprendre la main, et l’initiative politique, sur le cours du monde, Habermas souligne qu’il n’est pas nécessaire que cette « entité commune » prenne la forme d’un Etat fédéral, voire d’une fédération d’Etats. Il suffirait à ces Etats « d’assumer le rôle indispensable de garant des libertés républicaines ». Et il suggère plusieurs innovations constitutionnelles pour sortir du débat piégé Etat fédéral/versus/Etat-nation et inventer une nouvelle forme de communauté de droit. Mais très concrètement, compte tenu du poids économique global de la zone euro, on imagine les sommes considérables qui pourraient être prélevées sur les profits de la spéculation et justement redistribués si la fameuse, et toujours dans les limbes, taxe sur les transactions financières était décidée à l’échelle européenne.

Jacques Munier

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