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La Défense de Madrid / Revue Aden

5 min
À retrouver dans l'émission

Manuel Chaves Nogales : La Défense de Madrid (Quai Voltaire) / Revue Aden N°13 Dossier Faire la révolution

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Ce devait être la bataille décisive de la guerre d’Espagne. Le six novembre 1936, les troupes aguerries de Maures et de légionnaires en provenance du Maroc espagnol, menées par le général Franco, parviennent jusqu’aux portes de Madrid, que le gouvernement républicain vient de déserter, confiant au général Miaja la défense de la capitale. Sans véritables moyens, avec une garnison désarticulée par la trahison de la plupart de ses chefs et officiers, des arsenaux pillés par les militants des organisations révolutionnaires, l’homme débonnaire mais ferme, engagé dans une course contre la montre, doit reconstruire l’appareil défensif de Madrid. Au cours d’une nuit fiévreuse le général bat le rappel de ses troupes restées fidèles, organise leur fusion avec les frères ennemis des partis et syndicats communistes et anarchistes, des pelotons se mettent silencieusement en marche aux petites heures du jour, le tout en l’espace de douze heures qui auront sauvé la ville. Car – je cite « Franco s’est contenté de mettre ses avant-gardes au repos dans les faubourgs, avant d’inviter l’Europe entière à assister à la prise de Madrid. La ville était à lui. Cette nuit-là, il l’a perdue. »

Manuel Chaves Nogales était journaliste. Dans un récit au jour le jour qui frémit « de l’urgence d’une chronique dictée sur le vif », selon Antonio Munoz Molina dans sa préface, il décrit les aléas glorieux et minuscules, les combats acharnés, les fortifications élevées par des escouades d’ouvriers du bâtiment, les bombardements meurtriers sur la population civile – prémisses d’une guerre totale qui va s’abattre sur toute l’Europe. Les témoignages directs sur la défense de Madrid sont assez rares, ils tiennent en une petite demi-page de bibliographie. C’est ce qui donne toute sa valeur à ce livre, édité par les soins de Maria Isabel Cintas Guillén à partir d’une série de reportages publiés dans une revue mexicaine et dans un journal londonien. Le personnage central est le général Miaja, une belle figure de militaire républicain constamment soucieux du bien commun et au besoin héroïque, qui doit composer avec les éléments discordants de la junte formée pour la défense de Madrid, des « gamins exaltés » pour la plupart qui passent leur temps à s’entredéchirer et au milieu desquels il fait figure de maître d’école, au point que les madrilènes volontiers facétieux surnomment la junte de Défense « le jardin d’enfants ».

C’est aussi la geste sublime et parfois dérisoire de deux longues années de résistance du peuple de Madrid aux troupes franquistes appuyées par l’aviation allemande que rapporte cette chronique. « Qu’il est difficile de paralyser une grande ville » observe l’auteur. Malgré l’intensité des bombardements causés par les passages successifs des aviateurs que les Madrilènes ont tôt fait de baptiser « Otto » et « Fritz », le premier annonçant le retour du deuxième, malgré les combats, les cinémas et les cafés restent ouverts. Le général franquiste Mola ayant imprudemment annoncé sur les ondes qu’il prendrait sous peu un café à la Puerta del Sol, on lui a dressé au centre de la grande place une table avec une tasse, une cafetière et un écriteau indiquant « Pour le général Mola ». Les tramways circulent et les miliciens les prennent pour aller à la guerre – « l’arrêt où ils descendent étant le front lui-même ». On peut aussi entendre de drôles de recommandations, comme celle de cette mère à sa fille : « Et surtout, fais bien attention aux obus, tu es si distraite ! »

Avant que les Brigades internationales ne s’engagent sur le terrain et que les avions de chasse soviétiques ne viennent couper la route aux Junkers, les défenseurs de Madrid ont subi cette guerre dans un cruel isolement. En outre certaines difficultés étaient d’origine interne. Les dépôts de vivres jalousement gardés par les militants de la fédération anarchiste qui les destinaient à leurs combattants seront finalement ouverts aux civils grâce à l’opiniâtre volonté du général Miaja, décidemment présent sur tous les fronts… De même les vêtements des miliciens séjournant jour et nuit dans les tranchées, largement insuffisants en hiver, même avec la protection improbable de l’abondante presse révolutionnaire fixée au corps par des cordes et qui les faisait ressembler à des « paquets de guenilles ». Des bataillons de couturières seront mobilisés pour confectionner des habits chauds. À l’approche du Nouvel An une anecdote dit mieux que toute autre la terrible âpreté de cette guerre. Les Madrilènes ont l’habitude de célébrer les douze coups de minuit rassemblés à la Puerta del Sol. En cette année nouvelle 1937, les artilleurs franquistes ont ajouté une variante inédite : douze coups de canon qui ont répandu la destruction et la mort dans autant de foyers.

Jacques Munier

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Du même auteur :

Chroniques de la guerre civile

(Août 1936 - septembre 1939)

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Revue Aden N°13 Dossier Faire la révolution

Avec notamment :

La question révolutionnaire à l’étranger : le cas de l’Espagne d’avant la guerre civile

Lucile Pelletier, « En Espagne – L’anarchisme et le syndicalisme devant la Révolution »

« Ramon », « Développement et causes de l’échec de l’insurrection espagnole d’Octobre »

Au sommaire

Avant-propos de Anne Mathieu et Gilles Vergnon

Charles Jacquier : « Simone Weil : chérir et critique l’idée de révolution »

Xavier Nerrière : « La jeunesse et la transmission des valeurs »

Robert-Gérard Lawson : « Emmanuel Mounier et la Révolution »

Daniel Aïache : « Repenser la révolution. Pierre Besnard, Nicolas Lazarévitch, André Prudhommeaux et Charles Ridel, quatre anarchistes français dans la tourmente espagnole »

Pierre-Frédéric Charpentier : « Réforme ou révolution ? Le cheminement intellectuel de Valentin Feldman »

Xavier Nerrière : « Les grèves de 1936, ou l’impertinence d’une révolte populaire »

Héritages

Alexandra Vasic : « Fragments d’une épopée révolutionnaire dans Le Jeu de patience (1949) de Louis Guilloux : le mythe à l’épreuve du roman »

Maurice Arpin : « Bafouille n° 1 pour Jean-René… – Traits révélateurs»

“Textes et témoignages retrouvés”

Présentation de Pierre-Frédéric Charpentier

I – Théorisation politique et réalités françaises de la révolution

Michel Marty, « Capitalisme pourrissant et socialisme en plein essor »

E. Bauer, « Sur la théorie de la révolution permanente »

Jean Fontaine et Robert Louzon, « Évolution et révolution – controverse entre J. Fontaine et R. Louzon »

André Seigneur, « Pour des procédés d’agitation toujours meilleurs »

Louis Leibrich, « Révolution et réformisme »

II ― Marceau Pivert ou la tentation révolutionnaire à l’aile gauche de la S.F.I.O.

Marceau Pivert, « Tout est possible »

Marcel Gitton, « Tout n’est pas possible »

Marceau Pivert, « Fascisme, Guerre… ou Révolution ! »

Marceau Pivert, « Gare au réveil ! »

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