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La dynastie Assad face aux oulémas / Revue Vacarme

7 min
À retrouver dans l'émission

Thomas Pierret : Baas et islam en Syrie. La dynastie Assad face aux oulémas (PUF) / Revue Vacarme N°63 Dossier Biens communs, une utopie concrète

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Il s’agit de la première étude approfondie sur les relations complexes et tendues entre le pouvoir alaouite et le clergé sunnite en Syrie, une question cruciale puisqu’elle concentre l’essentiel des relations entre le régime et la société civile qui, dans le contexte autoritaire de ce pays ne dispose que de rares espaces d’expression. Le terrain religieux en est un, le plus ancien, comme le montre l’auteur dans la partie historique de son ouvrage, le plus étendu, le plus ramifié, le plus consensuel aussi. Une question cruciale dans la situation actuelle notamment, puisque selon Thomas Pierret, les oulémas sont au cœur des transformations socio-politiques qui préludent aux événements que nous voyons se dérouler sous nos yeux, que pour une bonne part ils ont manifesté leur soutien à la contestation et que – je cite - « ce sont eux qui décideront in fine du sort de la dynastie Assad. »

Contrairement à ce qui s’est passé dans la plupart des Etats postcoloniaux du monde arabo-musulman, où les ambitions de contrôle social ont profondément affecté le champ religieux, le parti Baas a opté pour une stratégie d’exclusion qui a certes limité la taille des institutions religieuses officielles mais a laissé se développer les réseaux confrériques autours des grandes mosquées et des écoles coraniques. Ce que l’auteur désigne comme le manque d’intérêt criant du parti laïc et panarabe pour le développement de la bureaucratie religieuse au profit d’une approche strictement sécuritaire a eu pour conséquence paradoxale l’accroissement de l’influence sociale, mais aussi économique et politique du clergé, surtout depuis l’éradication des Frères musulmans après l’insurrection manquée de 1982, qui a fait des oulémas les représentants pratiquement exclusifs de la mouvance islamique dans le pays.

Il y a bien eu, au cours de cette histoire des tentatives pour imposer un contrôle politique aux institutions religieuses mais rien de comparable à l’intégration des oulémas à l’appareil d’état opérée par Atatürk ou par Nasser. Sans doute les baasistes n’avaient-ils ni les moyens, ni la volonté politique de « nationaliser » le clergé. Après la « Révolution » du 8 mars 1963 leurs ressources économiques sont limitées et ils n’exercent qu’un contrôle relatif sur les villes où ils sont confrontés à l’opposition de la bourgeoisie, de la mouvance islamique et des nassériens. Ils se sont donc contentés de transférer au gouvernement le pouvoir de nommer le personnel des mosquées, un pouvoir jusqu’alors exercé par les conseils cléricaux.

L’institution du Wakf, qui gère les donations des particuliers à des œuvres d'utilité publique, pieuses ou charitables, avait déjà été intégrée dans la période précédente, dès 1949, au Ministère de l’Intérieur. En outre, selon l’idéologie baasiste, la religion devait être emportée par le vent de la Révolution. Inutile de s’en soucier, donc. Mais le pays réel n’avait pas disparu pour autant.

Avec le coup d’état d’Hafez al-Assad, la situation va cependant évoluer. Le nouvel homme fort se met à afficher des signes ostentatoires de piété en s’associant à la prière des oulémas sunnites, lui qui est alaouite, lors des grandes fêtes musulmanes. Je rappelle que les alaouites forment une secte proche de l’ismaélisme, un courant minoritaire de l’islam chiite, une secte considérée comme hérétique par les sunnites. D’autres signes suivront qui dénotent l’intention du régime d’entrer dans une sorte de négociation permanente avec le pouvoir des oulémas, même si elle demeure le plus souvent à couteaux tirés comme en témoigne la répression constante des Frères musulmans. Mais il était déjà trop tard. L’exclusion de l’élite religieuse de l’appareil d’Etat lui a permis de consacrer toute son énergie au travail de terrain, ce dont elle récolte aujourd’hui les fruits.

L’auteur revient longuement sur le rôle de cette élite dans l’insurrection islamiste des années 1979-82 et notamment sur l’importance du réseau des écoles coraniques. Il souligne le fait qu’on a abusivement réduit ce mouvement de grande ampleur à la seule influence des Frères musulmans, qui ne se sont ralliés à l’action violente que lorsque le conflit se transforme en guerre ouverte en juin 1980. Dans le sillage de la révolution iranienne, l’effervescence islamiste qui gagne la jeunesse du pays a plutôt pour origine les cercles d’études des oulémas où se retrouvent les étudiants issus de la classe moyenne éduquée, dont viennent la majorité des militants islamistes. On le sait, l’insurrection sera écrasée dans le sang avec notamment la quasi destruction de la ville de Hama et ses 15000 morts. Aujourd’hui le souvenir de cette répression féroce est encore très présent dans les témoignages recueillis par la presse auprès des opposants au régime.

Thomas Pierret consacre également un chapitre à définir le profil idéologique de ces oulémas traditionnalistes mais pas fondamentalistes, traditionnalistes au sens également où leur autorité de docteurs de la loi leur vient de la connaissance du corpus multiséculaire des interprétations du Coran.

Il décrit leur appartenance à la théologie acharite-matudirite, rationaliste modérée et leur reconnaissance de la licéité des croyances et pratiques soufies, ainsi que leur opposition résolue au salafisme, au nom de la vieille orthodoxie. Mais l’épilogue de l’ouvrage, écrit dans la foulée de cette vaste reconstitution et dans l’effet de souffle de l’événement présent est particulièrement éclairant. Il détaille le rôle des oulémas dans le soulèvement populaire, qu’ils soient affidés au régime ou clairement hostiles. Et il montre comment cette politique de partenariat du pouvoir avec ses anciens ennemis, les élites urbaines, s’est finalement retournée contre lui en le détournant de sa base rurale et populaire, dont sont issus la plupart des acteurs de l’insurrection actuelle.

Jacques Munier

Revue Vacarme N°63 Dossier Biens communs, une utopie concrète

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La gestion collaborative, une utopie concrète

http://www.vacarme.org/

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